Urgences : pourquoi la tension ne baisse pas à Voiron
Pour une ouverture 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 des urgences de l’hôpital de Voiron, il faudrait 20 équivalents temps pleins. Si la situation s’est légèrement améliorée depuis un creux l’automne dernier, on est toujours loin du compte. Et les tensions se propagent à d’autres services. Le pôle biologie, par exemple, où la direction du CHUGA envisage de ne pas remplacer un départ à la retraite. Tandis que l’embauche – pourtant promise – d’une jeune anesthésiste a été bloquée sur intervention directe, semble-t-il, de la direction.
Dans un courrier daté du 18 février 2026, adressé à Monique Sorrentino, directrice générale du CHU Grenoble-Alpes, plus de 30 médecins et praticiens hospitaliers s’inquiètent de la situation, et surtout de l’avenir proche, du service de biologie de Voiron. En effet, un départ à la retraite d’un des praticiens de ce service risque de mettre ce dernier sous tension.
Selon ce courrier, une réunion de la direction des affaires médicales (DAM) et de la commission médicale d’établissement (CME) s’est tenue le 19 janvier 2026, à la demande des biologistes de Voiron. Objectif : organiser le départ à la retraite de leur collègue avec, à la clé, le « recrutement initial d’un PHC (praticien hospitalier contractuel, NDLR) avec accompagnement à passer le concours de PH (présentation d’une candidate) ».
Au cours de cette réunion, « initialement orientée vers une solution organisationnelle consensuelle et compatible avec les contraintes réglementaires et opérationnelles du service (solution validée par la directrice des affaires médicales ainsi que le coordonnateur de pôle) », l’intervention du directeur délégué du pôle biologie, Jean-Marc Baietto, « a conduit à une réorientation substantielle des discussions ».
Une discussion durant laquelle, selon les signataires de la lettre, a notamment été évoquée « la non-reconduction du poste médical concerné, avec remise en question de l’astreinte sur site, pour des questions purement budgétaires, le désir était clairement exprimé de ramener l’effectif de 4 à 3 biologistes ». Bref, le départ à la retraite ne serait pas compensé.
Une baisse de l’effectif remet clairement en question le bon fonctionnement du service, à l’aune, entre autres, des exigences élémentaires en termes de sécurité des soins, particulièrement sur un site comprenant une maternité :
« Dans ce contexte, les prises de position récemment exprimées par le directeur délégué interrogent sur leur cohérence avec les exigences opérationnelles et sécuritaires habituellement retenues dans l’organisation des plateaux techniques assurant des missions de recours. Elles pourraient également être difficilement comprises par les partenaires institutionnels, ainsi que par la population desservie, au regard des standards actuels de sécurité des soins. »
La remise en cause du dépôt de produits sanguins sur site, rappellent les signataires, soulève des enjeux « particulièrement sensibles » : « Ce dispositif constitue un maillon essentiel de la prise en charge des urgences hémorragiques, notamment obstétricales, dans un établissement assurant la prise en charge d’environ 1.350 accouchements annuels. »
Or, ce dépôt de produits sanguins s’inscrit dans un schéma régional d’organisation de la transfusion sanguine, « construite de longue date en concertation avec l’Établissement français du sang Rhône-Alpes et l’ARS ». Cette même Agence régionale de santé qui a « régulièrement confirmé son caractère indispensable au regard des délais d’approvisionnement, des impératifs de sécurité transfusionnelle et des activités médicales exercées ».
« Il est donc de notre responsabilité médicale d’attirer votre attention sur le fait que toute évolution organisationnelle impactant le laboratoire exposerait potentiellement l’établissement à des situations à haut risque médico-légal », pointent encore les signataires. « Forts de ces échanges tendus, nous avons été reçus par la présidence de la CME, et ses adjoints, qui nous ont assurés que l’effectif de 4 ETP de biologistes du service de Voiron n’était pas remis en question. »
Pôle biologie : un service sans vue claire sur son avenir
Au-delà des discours contradictoires et de la question des équipes proprement dite, la dimension matérielle n’est pas à négliger. Lors d’un rassemblement sur le parvis du Centre hospitalier de Voiron, le 7 avril dernier, le Collectif santé voironnais (CSV) est revenu sur cette question.
« Par rapport à Grenoble, qui est très bien équipé, [l’hôpital de Voiron dispose de] plusieurs appareils d’analyse », a indiqué l’un des membres du CSV. « Un très gros appareil permet de réaliser toutes les analyses nécessaires, par exemple quand on fait un bilan. Mais lorsque cette machine tombe en panne, les temps de réparation sont très longs. Pour “dépanner”, une plus petite machine a été rapatriée de Grenoble, qui donne des résultats, certes rapidement, mais qui ne permet pas de faire des analyses de manière aussi complexe. »
À ses yeux, « la situation de la biologie est un peu précaire de ce point de vue. Il faut savoir que, si la biologie ne peut pas réagir en temps réel aux demandes – notamment des urgences, mais d’autres services aussi –, cela remet également en cause le fonctionnement et l’ouverture des urgences, comme nous le demandons, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. »
Quant au départ à la retraite, le membre du CSV s’inquiète, car il n’a été que « partiellement compensé par un contrat temporaire, mais sans certitude quant à la pérennité de ce poste, en octobre-novembre ».
Le 26 février, après qu’un vent favorable m’eut apporté une copie de la lettre des médecins et praticiens hospitaliers, j’avais envoyé un e-mail à la directrice générale du CHUGA. Un mois plus tard, après de multiples relances, la directrice de la communication de l’hôpital grenoblois m’a répondu ceci :
« S’agissant du service de biologie, un recrutement est engagé afin d’assurer la continuité de l’activité à la suite du départ à la retraite évoqué. Ce recrutement interviendra dans un premier temps pour une durée de six mois dans le cadre d’une réflexion en cours au sein du pôle de biologie sur l’organisation des activités. Comme dans l’ensemble des établissements hospitaliers, ces organisations font régulièrement l’objet d’évaluations afin d’adapter les modalités de fonctionnement aux besoins des patients, aux évolutions des pratiques et aux coopérations possibles entre sites. »
La direction du CHUGA confirme en filigrane la situation précaire du pôle de biologie voironnais. Il faudra attendre le résultat d’une « réflexion » et d’une « évaluation » pour savoir si le recrutement « engagé » « pour une durée de six mois » sera prolongé ou non.
Urgences de Voiron : on est (toujours) loin du compte
Le pôle biologie n’est qu’une facette du problème des urgences à Voiron. Même à Grenoble, où le CHUGA multiplie les situations de « grande tension », la situation n’est pas forcément plus reluisante.
Certes, à Voiron, l’hôpital a avancé sur l’aspect matériel des promesses de Yannick Neuder, (éphémère) ministre délégué à la Santé du gouvernement Bayrou. Le nouveau bloc opératoire dédié aux urgences est en fonction, huit lits d’aval post-urgence gériatrique ont été ouverts. Mais la vingtaine d’autres lits d’aval promis par le désormais ex-ministre se font toujours attendre. Quant aux embauches, elles ont, depuis les annonces de Yannick Neuder à Voiron en mars 2025, largement marqué le pas. Celui qui est, depuis, redevenu « simple » député (LR) de l’Isère, avait pourtant promis une réouverture complète des urgences de Voiron pour l’automne 2025.
Selon la direction du CHUGA, pour les urgences voironnaises, l’effectif-cible est de 18 équivalents temps pleins (ETP) médicaux : urgences, unité d’hospitalisation de courte durée (UHCD) et SAMU. Problème : « À ce jour, l’effectif est de 10,1 ETP seniors. »
En août 2025 déjà, Rue Haute en faisait état : les embauches suffisent à peine à remplacer les départs et les absences. Un point confirmé par le CHUGA dans son e-mail de réponse à mes questions : « Des recrutements ont eu lieu ces derniers mois et quelques départs sont également intervenus. Nous étudions l’ensemble des candidatures reçues et, dès lors qu’un candidat correspond au profil recherché et souhaite rejoindre l’équipe, nous procédons au recrutement. L’objectif reste bien d’atteindre au plus tôt l’effectif-cible. »
En mai 2025, soit deux mois après la visite du ministre Neuder, les 12 membres du comité médical consultatif de Voiron avaient toutefois écrit à Éric Piolle, alors maire de Grenoble et, à ce titre, président du conseil de surveillance du CHUGA, pour l’alerter sur le fait que, malgré des candidatures sérieuses, aucune embauche n’avait encore été effectuée. Un courrier qui n’avait pas obtenu de réponse de l’élu écologiste.
La direction du centre hospitalier grenoblois l’assure, cependant, « toutes les mesures possibles sont engagées pour renforcer l’attractivité du service et permettre, à terme, une réouverture des urgences la nuit. Les dispositifs mis en place au printemps dernier, ainsi que le renforcement de l’offre de soins sur le territoire, n’ont toutefois pas permis à ce stade de recruter suffisamment d’urgentistes, dans un contexte de tensions nationales bien connues sur cette spécialité. »
C’est aussi l’avis d’un médecin des urgences grenobloises, qui préfère rester anonyme. Selon lui, « le problème n’est ni financier ni politique, puisque reconstruire une équipe relève de l’humain et de l’organisation, et qu’on ne peut en aucun cas décréter, dans notre système, de positionner un médecin ou non : il faut les trouver, les recruter, les garder, et cela prend du temps, on parle en années pour de la stabilité. »
Côté chiffres, à Voiron, « les effectifs médicaux au plus bas étaient de 8,5 équivalents temps pleins à l’automne 2025, pour un service nécessitant 20 ETP pour fonctionner 24h/24 avec une ligne de SMUR effective 24h/24 ». Actuellement, « l’effectif est d’environ 12 ETP, ce qui a permis une ouverture plus large le lundi exclusivement (admissions jusqu’à 22h au lieu de 18h, et possibilité d’adressage exclusivement par le SAMU de 22h à 8h du matin) ».
Le CHUGA, ajoute-t-il, a « recruté des médecins en mixité avec les urgences Nord, positionné des docteurs juniors (interne urgentistes en fin de formation en autonomie supervisée) également en mixité avec les urgences Nord », et poursuit « les recrutements pour les mois à venir ».
Cette embauche bloquée « sur intervention personnelle de la direction » du CHUGA
Une vision des choses démentie par le Collectif santé voironnais durant son rassemblement du 7 avril. Selon le CSV, « Madame Sorrentino, directrice du CHU de Grenoble-Alpes, nous dit : ce n’est pas un problème d’argent, c’est qu’on manque de candidats. Ce qui est complètement faux. »
Exemple à l’appui : « Pour preuve, une jeune anesthésiste – intéressant pour les urgences aussi – à qui on avait promis une embauche pour compenser un départ en congé maternité et pour anticiper un départ à la retraite, a été évincée de l’embauche sur intervention de la direction, et contre l’avis de tous les professionnels de santé qui travaillent dans le service. Sur intervention directe ! »
Ce n’est pas tout : « C’est d’autant plus cruel que cette personne, qui était très confiante dans son embauche, avait refusé d’autres postes. Donc, cela fragilise pas mal la pérennité, les conditions de travail de l’équipe en salle d’urgence au bloc. »
Dans mon e-mail du 26 février à la direction du CHUGA, je demandais également, d’une part, un point sur les effectifs du service voironnais des urgences, avec les arrivées et les départs, ainsi que les prévisions pour les mois à venir, et d’autre part, le nombre de patients adressés au CHU de Grenoble par le CHV en raison de la fermeture des urgences le soir et la nuit, et l’augmentation dans les délais de soins cela occasionne. Deux groupes de questions qui n’ont pas obtenu de réponse.
Vincent Degrez
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