Envois de drones équipés de caméras, survols d’hélicoptères, interdictions de rassemblements automobiles et de rassemblements festifs, voire « multi-interdictions » : la préfecture de l’Isère a aligné les arrêtés spéciaux encadrant drastiquement les manifestations lycéennes. Jusqu’à l’interdiction pure et simple de se rassembler devant les lycées passés en distanciel… Un arrêté suspendu en référé par le tribunal mardi.
C’est peu dire que les manifestations lycéennes crispent les autorités. Les violences policières qu’on a pu observer à l’encontre de la jeunesse qui proteste en sont sans doute la meilleure preuve, et surtout la pire. La doctrine du maintien de l’ordre en France semble, et de longue date, obéir à une forme quelque peu tordue de la loi du Talion : œil pour balle de défense, dents pour grenade lacrymogène. On cherche encore la proportionnalité.
Et parce que le contrôle s’opère également a priori, la préfecture de l’Isère a multiplié les arrêtés spéciaux ces derniers jours, dans le but d’encadrer, surveiller et, on l’imagine, punir. Entre le 28 septembre et le 5 octobre, pas moins de 16 arrêtés spéciaux ont été signés par la préfète Catherine Séguin – soit plus de deux arrêtés par jour ouvrable en moyenne.
La même Catherine Séguin qui, en septembre 2025 et face au mouvement « Bloquons tout », se montrait prête à employer la force.
Des drones et un hélico pour surveiller les lycées
Le 28 septembre, l’arrêté n° 38-2026-09-28-00006 autorise d’abord « la captation, l’enregistrement et la transmission d’images par la direction interdépartementale de la police nationale de l’Isère » le 29 septembre « de 9h à 19h selon la cartographie jointe en annexe ». La cartographie en question montre globalement le centre-ville de Grenoble, soit un disque de 3,5 km², avec un rayon de 742 m :
En jeu, précise l’arrêté : la « Journée d’Action Nationale spéciale Services Publics » du 29 septembre. Et dans ce cadre, c’est bien la direction interdépartementale de la police nationale de l’Isère qui a demandé à la préfecture l’autorisation « de capter, d’enregistrer et de transmettre des images au moyen de deux caméras installées sur deux aéronefs aux fins d’assurer la sécurité des rassemblements ». Les « aéronefs » sont ici des drones « DJI M4T », autrement dit des éléments de la gamme Matrice 4 du fabricant DJI :

Le 30 septembre, rebelote avec un double arrêté. La préfecture, pour expliquer ce renforcement du dispositif de contrôle, n’hésite pas à charger la mule des « considérants » :
« Considérant que, depuis le lundi 28 septembre 2026, plusieurs mouvements lycéens ont été constatés dans l’agglomération grenobloise, donnant lieu à des violences urbaines ;
qu’ainsi, aux abords des lycées Edison et Marie Curie à Échirolles, d’importants groupes d’individus, dont certains masqués, se sont rassemblés et ont commis des dégradations et des actes de violence, entraînant l’intervention des forces de l’ordre ;
qu’au lycée du Grésivaudan à Meylan, plusieurs centaines de personnes ont bloqué les accès à l’établissement, tandis que l’usage de moyens lacrymogènes s’est avéré nécessaire pour prévenir des incendies ;
que des incidents de même nature ont été relevés aux abords des lycées des Eaux Claires et Argouges à Grenoble ;
qu’au lycée Mounier à Grenoble, des tirs de mortiers ont été dirigés vers l’établissement et qu’un feu allumé à proximité et susceptible de se propager, a conduit à l’intervention des services d’incendie et de secours ;
que ces différents incidents ont entraîné l’évacuation ou le confinement des élèves de certains établissements ;
qu’ils ont également occasionné des blessures légères à plusieurs membres des forces de l’ordre et de l’Éducation nationale. »
Cette fois, ce sont trois drones qui ont pu être déployés le jeudi 1er octobre de 6h à 23h. Les deux Matrice 4 déjà visés, complétés par un petit Mini 3 Pro, toujours de DJI :

La zone de couverture s’est nettement étendue : le centre de Grenoble, mais aussi Les Eaux Claires, la zone des lycées Mounier et Argouges, une partie de Fontaine et de Saint-Martin-d’Hères.
Le même jour, l’arrêté suivant autorise l’usage d’une caméra fixée à l’hélicoptère EC-135 de la SAG (Section aérienne de gendarmerie) de Lyon. Le même hélico qui avait été mobilisé pour surveiller les manifestations « Bloquons tout » voici un an.
De quoi couvrir, dans le Pays voironnais, le collège Robert-Desnos à Rives et le lycée Pierre-Beghin à Moirans.
Interdiction de se protéger contre les gaz lacrymogènes : qu’en dit Bercy ?
Le 1er octobre, c’est l’explosion, avec pas moins de six arrêtés spéciaux, autorisant notamment, pour la journée du lendemain, l’usage de drones équipés de caméras, sur une portion identique de l’agglomération grenobloise.
Particularité de cette journée du 2 octobre : certains lycées sont passés en mode « distanciel » et ont donc fermé leurs portes. La préfète de l’Isère autorise dès lors le groupement de gendarmerie départementale de l’Isère à capter, enregistrer et transmettre « des images sur l’emprise des établissements scolaires mentionnés ci-dessous, ainsi que de leurs abords et voies d’accès immédiats » :
- Lycée Aristide-Bergès à Seyssinet-Pariset,
- Lycée Roger-Deschaux à Sassenage,
- Lycée Grésivaudan à Meylan,
- Collège des Saules à Eybens,
- Lycée des Portes de l’Oisans à Vizille,
- Lycée Léonard de Vinci à Villefontaine,
- Lycée Philibert Delorme à L’Isle-d’Abeau,
- Lycée professionnel l’Odyssée à Pont-de-Chéruy,
- Lycée l’Edit à Roussillon.
Du côté de l’hélicoptère, la zone de couverture est la même que la veille, mais avec la précision des moyens engagés et des renforts possibles.
La préfète en profite pour signer un arrêté d’interdiction de rassemblements automobiles, du vendredi 2 au lundi 5 octobre à 8h du matin, et un autre de type « multi-interdictions » prohibant entre autres « l’achat, la vente, la cession, le transport, le port et l’utilisation de fumigènes et d’artifices de divertissement de catégories F2 et F3 », « le transport de combustibles corrosifs », « le port et le transport d’armes ». Rien que de très classique.
Moins classique est l’interdiction portant sur « le port et le transport par des particuliers, sans motif légitime : d’objets destinés à dissimuler tout ou partie du visage afin de ne pas être identifié ; d’équipements de protection destinés à mettre en échec tout ou partie des moyens utilisés par les représentants de la force publique pour le maintien de l’ordre, sauf pour les personnes habilitées dans l’exercice de leur mission », et « le port d’équipement de protection de type EPI ».
Pas évident de prouver qu’on ne dissimule pas son visage « afin de ne pas être identifié ». Les EPI, ou équipements de protection individuelle, « sont des produits destinés à protéger une personne contre un ou plusieurs risques pour sa santé et sa sécurité », précise le ministère de l’Économie sur son site internet. Bercy n’y trouve rien à redire, soulignant que les EPI – « gants, gilets, combinaisons, chaussures, casques, harnais de sécurité, protections auditives, etc.) » – permettent « d’assurer une protection adéquate ». En revanche, lorsqu’il s’agit de se protéger contre les effets des gaz lacrymogènes et autres gazeuses manuelles, ces mêmes EPI sont subitement interdits par les préfets.
Interdire des manifestations ? Contraire aux « libertés fondamentales » selon le tribunal
Le 2 octobre, Catherine Séguin ne signe qu’un arrêté spécial, mais dont la portée l’emmènera au tribunal : l’arrêté n° 38-2026-10-01-00012 « portant interdiction des rassemblements devant les établissements scolaires » (ou « AP interdiction rassemblements etabs scolaires » dans ce délicieux langage administratif).
La liste des « considérants » s’allonge en se complétant de faits tirés avec soin des jours précédents :
« Considérant que le mouvement a perduré le mercredi 30 septembre et le jeudi 1er octobre 2026 ; que le jeudi 1er octobre, et dès le début des cours, des attroupements se sont organisés auprès d’une trentaine d’établissements scolaires du département ; que ces rassemblements ont donné lieu à des blocages, des incendies, des tirs de mortiers, des dégradations des infrastructures et du mobilier ;
Considérant que lors de ces rassemblements des affrontements avec les forces de l’ordre ont entraîné des blessures parmi les agents publics : quatre gendarmes, neuf policiers nationaux et trois agents de l’Éducation nationale ont été blessés ; que cinquante-et-une interpellations ont été recensées ; que les forces de l’ordre ont dû faire usage de moyens de défense pour disperser les attroupements ;
Considérant que les manifestations devant les lycées de l’agglomération grenobloise ont entraîné la perturbation du réseau de transports en commun et le déplacement des usagers (…) »
La liste continue. Et la sentence tombe à l’article 1 :
« Tout rassemblement, manifestation ou cortège, de personnes ou de groupes sont interdits aux abords des établissements scolaires du département de l’Isère dont les cours sont exercés en distanciel (liste annexée), à compter de la publication du présent arrêté jusqu’au vendredi 2 octobre 2026 à 23h. »
La punition, elle, vient à l’article 3 :
« Toute infraction au présent arrêté sera constatée et réprimée, s’agissant des organisateurs, dans les conditions fixées par l’article 431-9 du code pénal, à savoir six mois d’emprisonnement et 7 500 euros d’amende et, s’agissant des participants, par l’article R. 644-4 du même code instituant une contravention de quatrième classe. »
Quelque 29 lycées sont concernés, dont les deux lycées publics de Voiron, Ferdinand-Buisson et Édouard-Herriot, et celui de Moirans, Pierre-Beghin.
Le 4 octobre, une nouvelle opération de surveillance par drones est autorisée sur l’agglomération grenobloise. Le 5 octobre, Catherine Séguin enfonce le clou : drones possibles au-dessus de neuf lycées et de Bourgoin-Jallieu, d’autres sur l’agglomération grenobloise.
Et le 6 octobre, elle persiste et signe un arrêté spécial interdisant à nouveau « tout rassemblement, toute manifestation ou tout cortège de personnes (…) le mardi 6 octobre 2026 de 6h à 18h, dans un rayon de 100 mètres autour des enceintes des établissements scolaires du département de l’Isère dans lesquels les enseignements sont assurés à distance et dont la liste figure en annexe du présent arrêté » :
- Lycées publics de Grenoble,
- Lycée public de Saint-Martin-d’Hères,
- Lycées publics d’Échirolles,
- Lycée public de Villefontaine,
- Lycée public de Moirans,
- Lycée public de Vizille,
- Lycée de Saint-Marcellin,
- Lycée public de Saint-Romain-en-Gal,
- Lycée public de Seyssinet-Pariset
- Lycée public de Vienne.
C’est, on l’imagine, cet arrêté dont l’association Vigie Liberté a obtenu la suspension auprès du tribunal administratif de Grenoble, ce même 6 octobre. Le juge des référés, nous apprend Le Dauphiné libéré, « a rappelé que la liberté de réunion et la liberté de manifestation constituent des libertés fondamentales. Il a estimé que les mesures d’interdiction, qui interdisaient tout rassemblement de personnes, sans distinction selon leur nature, dans un périmètre de 100 mètres autour de tous les lycées des communes concernées étaient trop générales et que les risques de troubles à l’ordre public invoqués n’étaient pas étayés par des éléments circonstanciés, concernant chacun de ces établissements. »
Vincent Degrez






