À l’appui de son monologue contre les « bureaux d’étude parisiens », le maire de Voiron citait, lors du dernier conseil municipal, l’étude d’impact concoctée par ses services pour confirmer le bien-fondé du vaste projet King Jouet. Une étude quasiment sans chiffres, souvent copiée-collée à partir des documents fournis par l’entreprise elle-même, et où l’unique élément potentiellement négatif n’occupe que 0,16% de l’ensemble.
Le conseil municipal du 30 octobre dernier s’est décidément révélé des plus riches – et ça tombe bien, puisqu’aucun conseil n’est programmé en ce mois de novembre. Entre les fameuses « études fantômes » qui n’existaient effectivement pas, la rhétorique déployée par le maire de Voiron, les débats sur la démocratie et « l’obstruction » présumée des élus d’opposition, il y avait de quoi faire réagir et réfléchir le public.
Un point parmi d’autres a retenu mon attention. Il s’agit d’un document remis aux élus en préparation du conseil municipal : une « étude d’impact » en vue du « déclassement par anticipation du parking des Frères-Tardy à Voiron ». Rappelons que l’entreprise King Jouet veut déménager son siège social de la zone des Blanchisseries vers le terrain jouxtant la gare de Voiron, et construire un parking-silo pour compenser la perte du parking actuel.
Vous pouvez consulter l’étude d’impact ici.
« On a des cerveaux et on essaie de s’en servir »
Tout est parti d’une question posée par Johanne Vial (Horizons voironnais) dans la foulée du débat autour des bureaux d’étude. L’élue d’opposition s’interroge logiquement sur l’étude d’impact liée au dossier King Jouet. Qui l’a rédigée ? Un cabinet extérieur ? Le document, en effet, arbore le logo de la Ville de Voiron, mais il n’est pas signé.
La réponse de Julien Polat aurait pu tenir en deux mots (« nos services »), mais il s’offre au passage une pique supplémentaire à destination de la minorité municipale :
« J’entends dire : oh, il y a beaucoup d’études, les pouvoirs publics dépensent beaucoup d’argent dans les bureaux d’étude. Et vous en demanderiez pour des choses qui relèvent de ce qu’on est en capacité de savoir nous-mêmes ? L’étude d’impact n’est pas faite par un tiers. Pourquoi ça vous gêne ?
Le problème d’une étude d’impact, c’est d’estimer des éléments factuels. Et c’est ce qu’on a fait. Non mais c’est quand même fou, hein. Il va falloir s’habituer au fait que les deniers publics ne nous permettent plus d’aller faire réfléchir des tiers à notre place alors qu’on a des cerveaux et qu’on essaie de s’en servir nous-mêmes. De temps en temps, ça coûte moins cher. »
Jetons donc un œil sur cette étude d’impact, dont on suppose naturellement qu’elle a été réalisée dans une parfaite indépendance par rapport à l’entreprise demandeuse.
La mairie de Voiron prise la main dans la photocopieuse
Après une introduction redessinant l’historique de King Jouet à Voiron, l’étude définit son scope : « L’objectif de cette étude d’impact est d’évaluer les effets environnementaux, sociaux et économiques du projet sur le territoire de Voiron. Elle analysera ainsi l’impact sur la biodiversité, les sols, le paysage, mais aussi sur la mobilité et le dynamisme économique local. »
Problème : les pages consacrées à l’impact environnemental du dossier semblent tout droit tirées des documents fournis par l’entreprise King Jouet dans ses dossiers d’urbanisme. Tout y est ou presque, souvent verbatim : « L’alignement de platanes et de zelkova le long de l’avenue filtre les vues », « promenade urbaine paysagère », « îlots végétalisés », « aménagements adaptés à un sol sec et peu fertile », « forte minéralisation », « promenade urbaine paysagère reliant les différents bâtiments », « promenade plantée, avec ses arbres de petit développement (érables, cerisiers à fleurs, savonniers) », « dimension patrimoniale », « lien visuel fort avec l’histoire du quartier », etc.
Bien sûr, ajouter de l’herbe et des arbres là où il n’y a aujourd’hui qu’un parking imperméabilisé ne peut qu’être positif pour l’environnement. Mais où est l’étude de l’impact proprement dit ? Où est l’évaluation objective et critique des arguments de l’entreprise ? Voici une étude d’impact qui ne cite aucune étude de sol, ne donne aucun chiffre. Étonnant.
Une étude qui n’est « renforcée » par aucune donnée précise
La partie « Impact visuel et paysager » se contentant de reprendre les descriptifs offerts par King Jouet, on passera directement au chapitre suivant, qui envisage les « effets sur l’emploi et le tissu économique local ». Le thème semble propice aux prévisions chiffrées et à l’analyse objective. Le résultat, à nouveau, déçoit.
Car l’étude se limite à enchaîner les généralités :
« Le projet King Jouet va générer des effets d’entraînement significatifs sur l’emploi et le tissu économique local, tant à court terme qu’à long terme. En premier lieu, la phase de construction elle-même mobilisera un nombre important d’acteurs, notamment des entreprises locales du bâtiment et des travaux publics avec des ouvriers nombreux qui vont dynamiser temporairement l’économie locale.
À plus long terme, l’installation du nouveau siège social de King Jouet à Voiron constituera un levier important pour le développement économique de la ville. Le siège accueillera environ 200 salariés, ce qui aura un impact direct sur l’emploi local. »
Le seul chiffre livré ici sera le nombre de salariés total de King Jouet, dont on ignore précisément combien d’entre eux seront présents en même temps au siège de l’entreprise. La seconde partie de cet extrait est plus surprenante, car, si l’on ne connaissait pas le contexte de ce dossier, on pourrait comprendre qu’il s’agit d’une nouvelle entreprise qui s’installe à Voiron. Rappelons que le siège social de King Jouet se trouve déjà sur le territoire communal. Et que seuls les salariés du site de Rives viendront s’ajouter à leurs collègues voironnais – et encore, du lundi au jeudi seulement, télétravail oblige.
La micro-crèche, également citée dans l’étude, constitue certes une très bonne idée, mais, comme j’ai déjà pu le souligner, ses 12 places sont réservées en priorité aux quelque 200 salariés de l’entreprise. Combien de places resteront pour le commun des Voironnais ? Les happy few seront certainement heureux de profiter d’un jour de crèche par semaine pour leurs bambins, mais de là à l’ériger en argument décisif du point de vue économique…
La suite du texte insiste lourdement sur le « flux » supposé « de salariés, de clients et de partenaires commerciaux » amené par le siège de King Jouet, qui ne peut que « renforcer » la ville dans toutes ses dimensions. Le verbe revient à quatre reprises en quatre phrases :
« Cela renforcera l’activité économique des commerces locaux, notamment dans les secteurs de la restauration, du commerce de proximité et des services. Le projet participe ainsi à l’attractivité globale du centre-ville, en dynamisant son activité et en renforçant l’économie locale.
De plus, le projet s’inscrit dans une stratégie plus large de requalification urbaine, contribuant à renforcer l’image de Voiron en tant que ville attractive pour les entreprises. L’installation du siège social d’une entreprise leader de son secteur telle que King Jouet renforcera la notoriété de la ville et encouragera d’autres acteurs économiques à s’y installer. Cela pourrait favoriser l’émergence de nouvelles opportunités d’investissements sur le territoire. »
On aurait pu s’attendre à ce que la partie consacrée à l’économie et à l’emploi soit lardée de chiffres, de tableaux et de graphiques. Surtout pour un maire de Voiron qui est aussi vice-président de la Communauté d’agglomérations du Pays voironnais chargé de l’économie et vice-président du Conseil départemental de l’Isère chargé des finances.
Mobilité : enfin des chiffres… mais uniquement sur le stationnement
Lorsque les esprits s’échauffent au conseil municipal de Voiron, le débat tourne régulièrement autour de la construction de parkings. Un thème promu par Julien Polat dès sa campagne pour les municipales de 2014. Et force est de constater que l’étude d’impact ne prend un minimum d’ampleur que lorsqu’elle évoque la mobilité, et surtout lorsqu’elle recense le nombre de places de stationnement.
Le « parking-silo de 210 à 310 places » (le nombre dépend du projet final qui sera retenu) doit ainsi contribuer « à désengorger le stationnement en surface dans les rues voisines ». Remarquons d’abord que, de 305 places prévues dans les dossiers d’urbanisme, on descend potentiellement à 210. Or, l’entreprise a évalué à une centaine de places les besoins de ses salariés en stationnement quatre jours par semaine. Il est donc fort possible que, du lundi au jeudi, ce site ne puisse plus accueillir, au mieux, que 110 voitures « non-King Jouet ». Là où le parking actuel des Frères-Tardy, tant vanté par le maire jusqu’à présent, totalise 172 places.
Dans ce cas de figure, les Voironnais·es auront perdu 62 places de stationnement juste à côté de la gare, en plein centre-ville, quatre jours par semaine. De quoi « désengorger le stationnement en surface dans les rues voisines », vraiment ? Où sont les études étayant cette affirmation ?
Suivent plusieurs pages, avec force plans colorés et tableaux chiffrés, dédiées à cette question du stationnement. Elles décrivent le phasage du chantier et les compensations prévues par la mairie pour les automobilistes. Je vous renvoie aux pages 8 à 13 pour le détail.
Lors de la construction du siège social de King Jouet (du 1er trimestre 2025 au 2e trimestre 2026), le parking des Frères-Tardy perdra environ 30 places, passant de 172 à 143.
Lors de la construction du parking-silo (à partir du 2nd semestre 2026), le parking disparaîtra complètement ; un parking provisoire de 117 places sera alors ouvert le long des voies au sud de la gare SNCF, en direction de la fonderie Bot (voir plan ci-dessous, à la qualité plutôt médiocre il est vrai).
La mairie table aussi sur le futur parking-silo du Grand Angle (239 places au total, soit 119 de plus que les 120 places supprimées à la suite de la requalification du Mail sud).
On apprend au passage qu’une partie du parking actuel des Frères-Tardy est peut-être superflue. La mairie écrit ainsi :
« Cette baisse de 30 places sera compensée par le taux de disponibilité des parkings proches tels que celui du Guillon et des Tisserands. Le parking du Guillon situé à 200 mètres du parking Tardy offre une capacité de 41 places. Le parking des Tisserands se situe quant à lui à 100 mètres du parking Tardy et dispose de 471 places.
En complément, nous pouvons constater que le taux de remplissage du parking des Frères Tardy nous permet de déduire que le nombre de places conservées dans le cadre des travaux suffit au besoin annuel de stationnement sur le secteur. »
Traduction : avec 143 places, le parking des Frères-Tardy est amplement suffisant. Dommage de ne pas citer ces fameux « taux de disponibilité » : côté chiffres, on ne dispose que de tableaux reprenant les nombres de places de stationnement par parking au fil des travaux. Un peu léger pour une étude d’impact ?
Quand la mairie copie-colle un argument de Pauline Gueydon
La partie la plus déroutante, en fin de compte, est celle qui dit analyser les « effets sur la qualité de vie des riverains » (pages 7 et 8). On y lit pêle-mêle que le projet King Jouet va :
contribuer « à l’amélioration de l’environnement urbain, à la réduction des nuisances visuelles et sonores, ainsi qu’à l’optimisation de l’accès aux services et aux espaces publics »,
« revaloriser un espace aujourd’hui perçu comme largement minéralisé et peu attractif »,
« améliorer non seulement l’esthétique du quartier, mais participer également à la réduction des îlots de chaleur urbains »,
« réduire l’impact visuel des nouvelles constructions » et « adoucir leur intégration dans le tissu urbain existant »,
« apporter de la verdure dans ce secteur fortement minéralisé, améliorant le cadre de vie des riverains »,
renforcer « l’identité visuelle du quartier tout en offrant des perspectives agréables pour les résidents voisins »,
« limiter les nuisances sonores pour les riverains »,
et ainsi de suite.
Pauline Gueydon, l’une des architectes du projet et fille de Philippe Gueydon, patron de King Jouet et de Fijace (maître d’ouvrage), avait, lors de la réunion très select organisée en mairie avec l’ensemble des élus municipaux, avancé un argument repris absolument tel quel dans l’étude d’impact de la Ville.
Elle avait alors indiqué que les deux bâtiments projetés agiraient comme une sorte de « double filtre », visuel et phonique, entre les riverains et commerçants de l’avenue et les trains de la SNCF. Les résidents qui devraient perdre la vue sur le massif auront apprécié… Dans l’étude de la mairie, cela donne ceci :
« Mais au-delà, tant le bâtiment tertiaire que le parking constitueront des écrans visuels et phoniques par rapport aux nuisances de la voie ferrée. Ces mesures devraient significativement améliorer le confort sonore pour les riverains, en particulier ceux résidant à proximité immédiate du projet. »
Seul point (presque) noir du dossier, si l’on en croit les services municipaux : les « potentielles nuisances liées aux flux de salariés ». Mais attention, ces « nuisances » restent de l’ordre du « potentiel », car King Jouet a bien fait les choses. Lisons la phrase dans sa totalité :
« Par ailleurs, le bâtiment tertiaire n’étant destiné qu’à accueillir des collaborateurs du groupe King Jouet qui bénéficient du télétravail le vendredi, les potentielles nuisances liées aux flux de salariés ne sont qu’à redouter en journée du lundi au jeudi, évacuant toute perspective de nuisance sur ce plan les vendredis, les week-ends et les soirées. »
On peut donc être rassuré : l’unique dimension éventuellement négative dans la totalité de ce dossier est d’emblée minimisée. En définitive, cet argument occupe 49 signes (espaces compris), sur les 2.981 caractères de la partie « qualité de vie des riverains » (1,6%), et sur les 29.985 signes de l’étude d’impact (0,16%).
On comprend aisément que la mairie puisse conclure à « une opportunité majeure pour la ville », à des « effets sur l’environnement globalement positifs », à « un impact visuel harmonieux, valorisant le patrimoine existant tout en apportant une touche de modernité au quartier », et surtout à des « effets sur la qualité de vie des riverains largement positifs, avec une amélioration de l’environnement urbain ainsi qu’une réduction des nuisances visuelles et sonores ».
On attend encore les arguments appuyant de telles conclusions. Peut-être dans une future « étude d’impact de l’étude d’impact » ?
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