Un maire à la barre #3 : « Je dois rendre des comptes sur tout ce que j’ai dit ? »

Affaire Julien Polat contre Le Vrai Petit Voironnais, suite. Cette fois, l’avocat de LVPV interroge le maire de Voiron sur son discours des vœux de 2019, où il mettait en cause les « familles de nationalité étrangère » qui perçoivent des prestations sociales mirobolantes « sans travailler », et gagneraient ainsi davantage que les retraités français.

Après avoir interrogé le maire de Voiron sur les parrainages qu’il avait accordés dans le cadre des présidentielles 2017 et 2022, l’avocat de LVPV revient sur le discours des vœux de Julien Polat du 11 janvier 2019, où celui-ci déclarait notamment :

« Est-il normal que les retraités qui ont travaillé et cotisé pendant toute une vie perçoivent en France une moyenne de 1.389 euros brut de pension, tandis qu’il peut y avoir des familles de nationalité étrangère – et là, je vais vous parler d’une situation à laquelle j’ai été confronté en tant que maire – qui peuvent percevoir un revenu uniquement constitué de prestations sociales, sans travailler, qui s’élève à 1.542 euros par mois, et jusqu’à 1.870 euros dans les mois de versement de l’allocation de rentrée scolaire? »

L’avocat de la défense lit à haute voix des extraits de ce discours pour en souligner les dimensions qui lui paraissent xénophobes. Puis il demande à Julien Polat s’il se souvient d’avoir prononcé ce discours.

Le maire s’agace : « Je dois donc rendre des comptes sur tout ce que j’ai dit pendant 10 ans ? »

« Julien Polat reprend des méthodes honteuses éculées »

À l’époque, ce passage du discours avait fait grincer pas mal de dents. RLF-Voiron (Réseau de lutte contre le fascisme, ex-Ras l’Front) et Réseau éducation sans frontières-Voiron avaient ainsi publié, quelques jours plus tard, un communiqué commun pour dénoncer « les vœux indécents du maire de Voiron », écrivant notamment :

« Pourquoi spécifier qu’il s’agit d’une famille “étrangère” ? Nous savons tous – y compris M. Polat – que les aides de la CAF, logement, famille, sont attribuées en fonction des revenus du ménage sans rien à voir avec des critères nationaux ou ethniques. »

Et les deux organismes d’enfoncer le clou :

« Soyons clairs, pointer “une famille étrangère” revient à hurler avec les loups, à alimenter la xénophobie et le racisme, à dresser des catégories de population contre d’autres. Revoici la vieille tactique du bouc émissaire, voilà le fonds de commerce de l’extrême droite qui prolifère sur fond de crise du monde ultralibéral et d’appauvrissement du monde du travail.
Il faut bien constater que Julien Polat reprend des méthodes honteuses éculées : être dur avec les faibles et bienveillant envers les puissants, dresser les pauvres contre d’autres pauvres. Pire encore : en singeant la propagande de l’extrême droite, il valide et renforce la vague néofasciste qui a déferlé sur d’autres pays européens et qui menace chez nous. »

Sur la même page, le groupe Europe Écologie Les Verts Voironnais-Bièvre réagissait lui aussi :

« Lors de la cérémonie des vœux, Julien Polat a de manière éhontée déploré le meilleur traitement fait aux étrangers en France par rapport aux retraités “qui ont travaillé et cotisé”. Ces propos sont coutumiers de l’extrême droite. Ils se fondent sur un mensonge et font partie des “fake news” qui circulent sur internet. Nous trouvons scandaleux qu’ils soient repris par Julien Polat ! »

Les écologistes voironnais pointaient également une faille dans le discours du maire :

« La somme de 1.597 € citée par Julien Polat correspond au montant du RSA qui peut être versé à un couple et ses quatre enfants, français ou pas, s’il n’a pas d’autres ressources. Il s’agit bien de 1.597 € pour six personnes. »

À comparer non pas aux revenus d’un seul retraité, donc (1.389 euros brut en 2016 en moyenne), mais a minima aux revenus d’un couple de retraités. J’insiste au passage sur la mention « français ou pas » dans l’intervention du groupe écologiste, cela aura son importance dans un instant.

2019, année où le RN a tenté d’imposer ses idées « à grands coups d’intox »

Julien Polat a prononcé ce discours en janvier 2019. Or, indique l’équipe des Décodeurs du journal Le Monde dans un article de fact-checking daté du 7 mars de la même année, cette question des prestations sociales versées aux immigrés avait alors « retrouvé une actualité brûlante à l’occasion de la campagne lancée par Marine Le Pen et les cadres du Rassemblement national (RN) », qui tentaient « à grands coups d’intox d’imposer l’idée qu’un migrant fraîchement arrivé serait mieux loti qu’un retraité français modeste ».

Les fact-checkeurs du Monde examinent avec précision cette idée selon laquelle les immigrés en France vivraient la belle vie, en gagnant davantage que des travailleurs ou des retraités.

Sachant que Julien Polat évoque « une situation à laquelle [il a] été confronté en tant que maire », on peut supposer qu’il ne s’agit ni de clandestins ni de demandeurs d’asile, mais d’immigrés régulièrement installés à Voiron. Malheureusement, s’il livre des chiffres de revenus à des fins de comparaison, il n’éclaire pas davantage les circonstances permettant à cette « famille de nationalité étrangère » de vivre tranquillement sans travailler.

« À partir de 25 ans », écrivent les Décodeurs, les immigrés réguliers « peuvent prétendre au revenu de solidarité active (RSA) au bout de cinq ans de détention d’un titre de séjour permettant de travailler en France (ce délai est supprimé pour les titulaires d’une carte de résident, les réfugiés et les immigrés européens de longue durée, qui peuvent le toucher immédiatement) ». En outre, « le RSA s’élève à 551 euros par mois, mais il ne peut pas se cumuler avec d’autres aides ».

RLF écrivait à ce propos :

« Pour bénéficier d’un maigre RSA un étranger doit posséder un titre de séjour et une carte de travail depuis au moins 5 ans. La majorité des sans-papiers qui travaillent ont des fiches de paie, ils sont assujettis à l’impôt, aux taxes et cotisations sociales, pourtant ils ne bénéficient d’aucun des droits qui y sont rattachés : pas d’assurance retraite, ni allocations chômage, ni allocations logement ou enfants de la CAF, pas d’accès au logement social… »

Selon les Décodeurs du Monde, les immigrés réguliers « peuvent bénéficier des aides au logement (APL, ALF et ALS), demander un logement social et faire valoir leur droit au logement opposable au même titre que les Français, sous condition de ressources. Environ 14 % des logements sociaux sont attribués à des étrangers hors Union européenne. » Ils peuvent également « bénéficier des allocations familiales au même titre que les Français, à condition que leurs enfants vivent avec eux en France ». Insistons sur la répétition ici de l’expression « au même titre que les Français » – une dimension absente du discours de Julien Polat lorsqu’il choisit d’opposer des « familles de nationalité étrangère » aux retraités made in France.

« Il n’y a pas pour autant d’allégation diffamatoire dans les propos tenus »

L’année 2019 était une année pré-électorale. Le maire de Voiron a-t-il voulu lancer sa campagne pour les municipales sous les auspices de la lutte contre une certaine idée de l’immigration ?

Pour contrer l’argument d’un « soutien » à Éric Zemmour, l’avocat de Julien Polat fait valoir, durant l’audience d’appel, que ce dernier a été élu maire à deux reprises « contre le Rassemblement national ». Et effectivement, la liste Voiron Bleu Marine a obtenu un siège au conseil municipal en 2014 (avec 7,72% des voix), mais, avec moins de 5%, elle a perdu son unique siège en 2020.

Si l’avocat de Julien Polat veut voir, dans la présence d’une liste RN face à son client aux deux dernières municipales, la preuve que celui-ci ne relève en rien de cette idéologie, Le Vrai Petit Voironnais pointe la disparition progressive de cette opposition d’extrême droite pour affirmer que le maire a « siphonné les voix du Rassemblement national » par ses actes et ses paroles.

Quant à affirmer que Julien Polat « tient des discours xénophobes » et « manifeste ouvertement ses préférences politiques (sans oser toutefois l’assumer pleinement) pour le candidat fasciste », comme LVPV l’a fait dans un post Facebook daté du 6 septembre 2022, cela constitue-t-il un fait de diffamation ?

Le tribunal grenoblois a estimé en première instance, dans son jugement du 25 juin 2024, que :

« Le fait de dénoncer l’ouverture du maire de Voiron en direction d’un candidat d’extrême droite, en l’espèce Monsieur Éric Zemmour, repose sur le fait non contesté de lui avoir permis de tenir un meeting sur la commune. Indépendamment de savoir si Monsieur Polat a voulu, à travers cette ouverture, favoriser le débat démocratique comme il le met en avant, il n’y a pas pour autant d’allégation diffamatoire dans les propos tenus. »

Nous verrons le 11 décembre si la cour d’appel confirme cette vision des choses.

2 réponses à « Un maire à la barre #3 : « Je dois rendre des comptes sur tout ce que j’ai dit ? » »

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  2. Avatar de Un maire à la barre #6 : « Lorsque vos discours ne suivent pas vos actes… » – Rue Haute

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