« Les influenceurs se font de la thune sur la souffrance des jeunes hommes »

Deuxième jour du festival Puissant·es organisé par l’association voironnaise Feeling. Vendredi soir, c’est la journaliste et autrice Pauline Ferrari qui rencontrait le public à la boulangerie Le Rythme du Pain, autour de son livre Formés à la haine des femmes. Comme je participais ce même soir à un débat sur la liberté de la presse à Saint-Marcellin, j’ai eu la chance, grâce à Marion Ghibaudo (codirectrice de l’asso), de l’interviewer une bonne heure au café Saint-Bruno.

Comment est né ton projet de livre ?

Née en 1995, je suis de la génération Internet. J’ai vécu l’âge des dinosaures des réseaux sociaux ! Or, en tant que fille, sur Internet comme ailleurs, tu n’as pas ta place. Il est très difficile de s’afficher en ligne comme fille, cela provoque beaucoup de violence. J’ai ressenti très tôt beaucoup d’intérêt pour certaines communautés, notamment les « clubs » en ligne de mecs qui se donnent des conseils de séduction, etc. C’est un monde qui m’a fasciné quand j’avais 16 ans.

Une fois devenue journaliste, j’ai continué à creuser. Et quand j’ai commencé à faire de l’éducation aux médias dans les collèges et lycées, en 2020, j’y ai entendu les mêmes choses sortir de la bouche d’ados. Ils lâchaient des « réalités » complètement ahurissantes et d’une grande violence, avec une conviction absolue sur ce qu’est un homme ou une femme.

En bonne journaliste, je leur demandais alors leurs sources. Quand j’entendais des phrases comme « 70% des femmes qui portent plainte pour viol mentent », je les interrogeais : d’où tires-tu ce chiffre ? Ils répondaient souvent la même chose : TikTok, les réseaux sociaux… Je leur disais de me le montrer. Et je plongeais dans un abysse. Je ne m’étais pas rendu compte à quel point c’était sorti des espaces cachés du Web, d’une époque où il fallait vraiment chercher pour trouver ces lieux ; désormais, ces espaces, ces discours venaient eux-mêmes chercher les gens, et notamment les jeunes.

« En 2020, les influenceurs n’étaient pas aussi nombreux à affirmer que c’est OK de battre une femme, de violer une femme. »

Depuis ces séances d’éducation aux médias, la situation a-t-elle évolué ?

Cela empire. La fenêtre d’Overton[1] s’ouvre de plus en plus. En 2020, les influenceurs n’étaient pas aussi nombreux à affirmer que c’est OK de battre une femme, de violer une femme. On observe à présent une misogynie décomplexée, une montée en puissance de l’homophobie, la transphobie, etc. Il est très difficile d’évaluer la portée réelle de ces discours : on peut voir qu’une vidéo a totalisé 500.000 vues, mais combien de personnes cela représente-t-il exactement ? Et combien d’entre elles adoptent ces comportements, ces discours ?

Le masculinisme, par exemple, s’est développé sous des formes multiples. On le retrouve dans les conseils sur l’alimentation, les jeux vidéo, le sport, etc. Il est sous-tendu par un marketing implacable. Ces gens sont là pour faire du business, et ils ne reculeront devant rien pour vendre leurs produits.

C’est également lié au système médiatique, et notamment à la prédominance de la vidéo en ligne. Quand les contenus expriment et transmettent des sentiments forts, comme la colère, l’engagement du public augmente, cela fait remonter les vidéos dans l’algorithme qui les met à son tour en avant pour doper les statistiques de la plateforme, et celle-ci a d’autant moins intérêt à les modérer. Les créateurs de contenu se placent généralement à l’extrême limite de ce qu’ils peuvent dire, pour ne pas tomber dans l’illégalité.

Pauline Ferrari au Rythme du Pain à Voiron, dans le cadre du festival Puissant·es, le 22 novembre 2024 (photo © Feeling).

Constate-t-on une différence fondée sur le genre dans l’approche de ces thématiques ?

Aujourd’hui, on voit que les jeunes filles sont nettement plus sensibilisées à des questions auxquelles moi, à leur âge, je ne pensais pas du tout. À l’inverse, beaucoup de garçons se montrent plus conservateurs sur ces questions – de genre, de violences sexuelles et sexistes, d’homophobie, de transphobie – que les filles ; en tout cas, ils sont plus « vocaux » dans leurs affirmations. Les derniers rapports du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE[2]) le montrent, le Financial Times a évoqué un clivage entre jeunes hommes et jeunes femmes à cet égard…

À cela s’ajoute le fait qu’Internet est largement délaissé par les pouvoirs publics. Et qu’en définitive, nous sommes peu nombreux à aller dans les classes pour discuter de ces thèmes, par manque de personnes, de moyens alloués, etc. Pourtant, Internet est une loupe qui révèle, en les grossissant, des choses qui se passent hors ligne. Le lien entre masculinisme et terrorisme, par exemple, prend de plus en plus de place dans le travail sur la radicalisation. Au Royaume-Uni, un rapport est en cours d’élaboration sur la relation entre masculinisme – notamment en ligne – et attentats.

C’est quelque chose qu’on aborde peu en France. Or, cela nous concerne autant que les autres. Fin mai, à Bordeaux, un homme de 26 ans, membre de la mouvance Incel (des hommes célibataires qui expriment en ligne leur haine des femmes, NDLR), a été arrêté parce qu’il préparait un attentat lors du passage de la flamme olympique.

Doit-on s’attendre à d’autres tentatives de ce genre ? Voire à des attentats masculinistes qui, cette fois, réussiraient ?

J’ai effectivement peur qu’un gros truc de ce genre arrive. Par exemple, une tuerie de filles perpétrée par un mec dans une école. Je crains qu’il faille un événement de cette ampleur pour qu’on prenne des décisions concrètes, alors que des signaux forts existent depuis des années. Cela vous a un côté « Cassandre[3] » assez flippant.

« En fin de compte, il n’y a pas de crise de la masculinité : il y a des discours sur une crise de la masculinité. »

Ce qui semble avoir changé aussi, c’est la dimension publique de ces discours. Tu le disais, ils se tenaient auparavant dans des espaces privés, dissimulés. Dorénavant, tout cela est largement assumé…

Tout est public ! Il est très facile d’accéder à ces contenus. Selon une étude de l’université de Belfast, il faut à peine 20 minutes, quand on a créé un compte sur un réseau social du genre TikTok, pour accéder, même sans le chercher particulièrement, à du contenu de type masculiniste. Moi-même, pour mon livre, j’ai créé plusieurs profils très différents, celui d’un homme séparé de sa femme, d’un jeune homme… Il ne m’a fallu que quelques minutes pour qu’on me propose des vidéos incitant à la haine des femmes.

J’ai fait cela aussi pour vérifier que je ne souffrais pas d’un biais en la matière. À force de chercher ces contenus pour mon travail de journaliste, je courais le risque que l’algorithme m’en propose toujours plus, ce qui n’aurait peut-être pas reflété la situation réelle en France. Mais non, je n’avais pas de biais… même si j’aurais préféré !

J’ai une théorie pour expliquer le côté « ouvert », décomplexé de ces discours. J’y vois une conséquence du mouvement #MeToo. Quand celui-ci a émergé, cela a agi à l’instar d’une prophétie autoréalisatrice dans l’esprit de personnes pour qui le féminisme n’avait qu’un seul but : éliminer les hommes. Le masculinisme s’est nourri, et continue de se nourrir, de toutes les avancées féministes – parfois par résistance, ou en inversant les choses. Comme #MeToo a libéré en partie la parole des femmes, les masculinistes ont commencé à affirmer qu’« on ne peut plus rien dire », qu’« un homme seul ne peut plus prendre l’ascenseur avec une femme »… Puis on a enchaîné les confinements durant la pandémie. Et l’on a passé beaucoup, beaucoup de temps en ligne, ce qui a permis aux influenceurs de gagner en importance.

Tout ceci est évidemment très néfaste. Mais on peut voir aussi le « verre à moitié plein » : cela signifie que les questions féministes n’ont jamais eu autant de place, n’ont jamais été aussi discutées. Au-delà d’une guerre des sexes, c’est une lutte entre deux visions du genre, deux modèles de société, l’un confortable, celui du masculinisme avec ses solutions faciles, et l’autre plus inconfortable, celui du féminisme, qui impose une remise en question en profondeur.

En fin de compte, il n’y a pas de crise de la masculinité : il y a des discours sur une crise de la masculinité.

D’où aussi la montée de l’extrême droite, qui offre des réponses simples à des questions compliquées ?

Surtout pour les jeunes hommes, qui servent de « chair à canon » à l’extrême droite et aux masculinistes. De plus en plus éduqués, ils n’en souffrent pas moins d’un manque de confiance en soi. Dans un monde incertain, on cherche des modèles. À qui ou à quoi tu t’accroches, là réside le vrai danger.

La génération actuelle a du mal à se parler, du moins entre garçons et filles. D’ailleurs, les masculinistes ne disent pas ouvertement aux garçons de haïr les filles, du moins pas dans un premier temps. Ils leur disent d’abord : je suis là, je t’écoute, je suis passé par là, je te comprends. Le jeune entre dans la communauté, il a le sentiment de faire partie du groupe… et les influenceurs se font de la thune sur sa souffrance.

Que faut-il attendre du futur ? Le tableau actuel est assez noir…

On peut être pessimiste, estimer qu’il faudrait des actions politiques d’envergure, travailler au niveau des plateformes… On peut aussi être plus optimiste. À mes yeux, il est possible que l’affaire Pélicot[4] sème des graines dans l’esprit des jeunes garçons qui se diront : mais moi, pourrais-je faire quelque chose comme ça ? Comme il s’agit d’une affaire publique, c’est un bon point d’entrée.

Il y a tout un travail de terrain à mener pour développer l’esprit critique chez les jeunes – au-delà du fait de se dire féministe ou pas –, leur faire prendre conscience qu’il existe d’autres manières de voir le monde, d’autres modes de relation qui rendent la vie plus agréable. Ouvrir le choix des possibles.


[1] Cette image, due au politologue et lobbyiste américain Joseph P. Overton, désigne l’ensemble des idées, opinions ou pratiques jugées acceptables par l’opinion publique à un moment donné. Elle peut s’ouvrir (davantage d’idées sont considérées comme acceptables car banalisées), se déplacer (la globalité du discours public « se gauchise » ou « se droitise », voire « s’extrême droitise », comme c’est le cas depuis plusieurs années en France), etc.

[2] Dans son 6e état des lieux du sexisme en France, le HCE écrit notamment que « l’écart entre les perceptions des femmes et des hommes [à l’égard du sexisme] est cette année toujours aussi important, voire se creuse et se polarise, comme les écarts observés entre les différentes générations. Si on observe de légères améliorations auprès des très jeunes générations (15-24 ans), le sexisme reste présent dans toutes les générations d’hommes, entre des hommes âgés plus conservateurs et des tranches actives (notamment les 25-34 ans) plus masculinistes. »

[3] Fille de Priam, roi de Troie, et d’Hécube, Cassandre a, dans la mythologie grecque, reçu du dieu Apollon le don de dire l’avenir en échange de la promesse de s’offrir à lui. Comme elle se refuse finalement au dieu des oracles, celui-ci décide que ses prédictions, pourtant exactes, ne seront jamais crues.

[4] Dans le cadre de l’affaire Pélicot, dite aussi affaire des viols de Mazan, 49 hommes sont accusés d’avoir violé une femme, Gisèle Pélicot, droguée à son insu par son mari, principal mis en cause.

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  1. Avatar de « Le mythe de la “bonne victime”, de la femme fragile, fait beaucoup de mal » – Rue Haute

    […] d’affaires de violences conjugales », conclut Margaux Boué. « Tout ceci est lié aux mouvements masculinistes, notamment en provenance du Canada, qui incitent les pères séparés à réclamer une sorte de […]

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