Un maire à la barre #4 : « Madame Vial est une élue qui parle beaucoup »

Affaire Julien Polat contre Le Vrai Petit Voironnais, suite (mais pas fin). La dernière question posée par l’avocat de la défense au maire de Voiron porte sur un montage visuel dénonçant le « mépris » supposé de ce dernier à l’égard de la minorité municipale. Au cœur de cette partie du dossier : le conseil municipal du 9 mars 2022. La vidéo de ce conseil est disponible sur YouTube… mais une vidéo dont il manque étrangement un passage crucial.

Quatrième épisode de cette série d’articles consacrée à l’audience d’appel dans le procès pour diffamation et injures intenté par Julien Polat, maire de Voiron, contre l’auteur de la page Facebook Le Vrai Petit Voironnais. J’aborde à présent la troisième question posée au maire par l’avocat de la défense, à propos d’un post du 11 octobre 2022 (cliquez ici pour le retrouver sur Facebook).

On y voit une affiche de film modifiée, représentant un musher conduisant un traîneau emmené par trois chiens, et brandissant un fouet. Titre : « Je vous méprise ». Surtitre : « Julien Polat et la démocratie municipale ». Slogan : « Traiter les oppositions comme des chiens !!! C’est ça la démocratie au conseil municipal de Voiron ». Sous le titre, à l’endroit où l’on retrouve habituellement les noms des acteurs et actrices, le montage reprend ceux des sept élus d’opposition à Voiron.

Il s’agit d’une altération de l’affiche du film L’Appel de la forêt de Ken Annakin (1972), avec Charlton Heston et Michèle Mercier notamment (voir ci-contre).

Surtout, LVPV n’en est pas l’auteur : il s’est contenté de republier – sans le commenter – un post du 8 octobre du compte « Voiron-Billet d’où ? de Voiron et des environs », qui (re)publie régulièrement des montages satiriques réalisés à partir d’affiches anciennes, publicités, etc.

« Ça fait mal à un maire, ça laisse des traces »

Dans son adresse à Julien Polat, l’avocat de LVPV rappelle le contexte. Ce montage visuel fait en effet référence au conseil municipal du 9 mars 2022, huit mois avant la republication par Le Vrai Petit Voironnais.

Durant les débats dudit conseil, Johanne Vial (élue de l’opposition, liste Horizons voironnais) était intervenue pour dénoncer le « ton péremptoire » du maire à l’égard d’Anne Favier (élue de l’opposition, liste Voiron citoyenne), la « charge » menée contre celle-ci, et le fait que les élus de l’opposition sont « constamment agressés » verbalement par le maire durant les conseils municipaux, souligne l’avocat.

« Madame Vial est une élue d’opposition qui parle beaucoup, comme moi », rétorque le maire. Il a déjà évoqué, devant le tribunal, ses « 20 ans » de carrière politique passés à « débattre avec [ses] contradicteurs et opposants ». On comprend qu’à ses yeux, les conseils municipaux sont comparables à des arènes politiques. Des espaces de lutte.

L’avocat de Julien Polat insistera lui aussi sur ce point en s’adressant au tribunal : « Je ne sais pas si vous avez assisté à des conseils municipaux, mais c’est pire que des réunions de copropriété ! » Renvoyant aux conseils municipaux de Grenoble, il assurera que « ça se voit partout » et que, dans les posts du Vrai Petit Voironnais (et dans celui-ci en particulier), « on n’a rien, on n’a que des affirmations. Ça fait mal à un maire, ça laisse des traces. Et il peut penser que ses administrés lisent ce qu’il [Le Vrai Petit Voironnais] écrit. »

On remarquera ici que :

  • le fait que cela se pratique ailleurs ne justifie guère que ce soit monnaie courante à Voiron ;
  • Julien Polat, un peu plus tôt, opposait lui-même le « débat démocratique » entre élus – principalement durant les périodes d’élection – et les propos de LVPV, des « allégations injurieuses sur [sa] personne » qui n’ont « rien de normal du point de vue de la démocratie » ; pourtant, le voilà qui justifie que les conseils municipaux à Voiron soient des espaces de tension, voire de pression, « pires que des réunions de copropriété » selon les termes de son avocat ;
  • si le maire « parle beaucoup », la question est bien ici celle du ton qu’il emploie.

Ad hominem, ad nauseam

Pour se faire une idée plus précise de ce ton et de l’ambiance générale des conseils municipaux voironnais, revenons à ce fameux conseil du 9 mars 2022. Le débat porte alors sur le nouvel hôpital et la maison de santé pluridisciplinaire, sous leur aspect notamment budgétaire. Après une intervention de Jean-Pierre Alibeu (élu Horizons voironnais, médecin anesthésiste-réanimateur pendant 25 ans), Julien Polat s’agace de son « ton professoral » :

« Écoutez, monsieur Alibeu, vous, pfff… Je suis un peu gêné parce qu’à la fois, je sais que vous avez des raisons de bien connaître le sujet, et en même temps vous employez un ton un peu professoral qui laisserait presque penser qu’on est des demeurés qui n’avons pas pensé qu’une maison de santé, ce n’est pas qu’acheter des murs et aménager des bureaux. Enfin, faites-nous quand même un petit peu la faveur d’imaginer que, dans une équipe nombreuse, c’est une dimension qui ne nous avait pas totalement échappé. »

Après une prise de parole de Bruno Gattaz (conseiller municipal délégué à la santé et ORL à la retraite), le maire exprime son énervement « d’avoir presque le sentiment d’être en situation d’avoir à rendre des comptes sur la faiblesse de notre organisation générale de santé aujourd’hui ».

« Et je ne veux pas me retrouver, sous prétexte qu’on prend nos responsabilités jusqu’au bout en agissant sur ce champ qui n’est pas de nos prérogatives, que ça nous mette en situation d’avoir à rendre des comptes à la place de ceux qui sont les vrais responsables, dans tous les sens. »

Après quelques dizaines de secondes de monologue, la vidéo est brutalement coupée en plein milieu d’une phrase sur les urgences régulièrement fermées à l’hôpital de Voiron (vers 1h 41’ 19”). Après ce début de phrase : « Et de voir que depuis trois mois, il n’y a personne au ministère de la Santé qui ait été en capacité de faire en sorte d’éviter », la vidéo enchaîne ainsi sur la fin de l’intervention du maire : « (…) quelqu’un d’autre de votre équipe qui n’endosse pas la responsabilité que vous avez encore vous aussi sur les épaules à ce sujet. »

Selon toute vraisemblance, il a terminé sur une pique dirigée contre Anne Favier. Celle-ci débute en effet sa réponse ainsi, avant d’être brièvement interrompue par un problème de micro : « Avez-vous terminé votre ton… »

« C’est un peu facile de revenir 12 ans en arrière et de comparer ce qui n’est pas comparable – il me semble que vous avez dit cela tout à l’heure. Moi, je veux bien être la cible, ce n’est pas un problème. C’était une logique d’équipe, c’était un travail d’équipe. Si, dans 12 ans, les choses s’inversent, peut-être qu’on pourra faire le… non, je pense qu’on ne fera pas le même procès d’intention à une personne qui était dans un ensemble de logique, dans une logique d’équipe. »

Il semble bien que Julien Polat ait employé une arme rhétorique qu’il affectionne tout particulièrement : l’argument ad hominem. C’est-à-dire un argument destiné à pointer, chez son adversaire, une contradiction dans ses propos ou ses actes à l’aune de propos ou d’actes passés.

Le maire renvoie fréquemment l’opposition, particulièrement Voiron citoyenne, et plus spécifiquement Anne Favier, à la mandature précédente, celle du socialiste Roland Revil, maire de 2008 à 2014. Une dimension sur laquelle il insiste à nouveau au cours du même conseil municipal :

« Le fait de dire que [cette décision] était une responsabilité collective et pas seulement la vôtre, vos collègues apprécieront la solidarité que cela représente. »

Plusieurs effets sont recherchés par un tel argument selon le contexte des débats :

  • souligner le fait qu’à l’époque où elle était adjointe au maire, Anne Favier aurait dit ou fait quelque chose qui ne serait pas cohérent avec ses paroles ou ses actes actuels ;
  • mettre l’accent sur sa position minoritaire aujourd’hui, situation que, selon ce que tente apparemment de démontrer ou de sous-entendre Julien Polat, elle aurait du mal à accepter ;
  • dénoncer une forme d’« opposition de principe », d’« opposition dogmatique », voire d’« obstruction systématique » – un argument que l’adjoint aux Finances, Yves Allardin, a tenté d’utiliser lui aussi lors du conseil municipal du 30 octobre dernier, avec bien peu de pertinence dans les faits ;
  • et plus largement rappeler que Julien Polat est désormais aux commandes, avec, selon les règles des élections municipales en France, une majorité écrasante.

On pourrait lui faire observer que, sous la mandature précédente, Anne Favier était adjointe au maire, et non maire. Membre d’une équipe, et non prima inter pares. Doit-elle être comptable de l’ensemble des décisions prises à cette époque ? Julien Polat semble affirmer que oui.

« Le ton professoral que vous avez utilisé m’a fortement choquée »

Après une intervention de Mélodie Mistré (Voiron citoyenne) déplorant les « remarques pas très élégantes » du maire sur une opposition soi-disant « non constructive », et soulignant justement les propositions faites par cette même opposition « pas plus tard qu’il y a quelques délibérations », c’est Johanne Vial qui est revenue sur les propos de Julien Polat, dans une intervention qui sera donc citée par l’avocat de LVPV durant l’audience d’appel.

Voici l’extrait en question, où l’on voit qu’elle se réapproprie dans un premier temps la critique lancée au conseiller municipal issu de sa liste :

« Le ton professoral que vous avez utilisé m’a fortement choquée. En fait, il arrive que, dans l’opposition, nous fassions des erreurs de chiffres. Il arrive aussi que nous n’arrivions jamais à avoir les données suffisantes. Regardez le marronnier du mandat : cela fait bientôt sept ans que je demande l’état du patrimoine de la Ville. À chaque fois on me dit : vous allez l’avoir. Je ne l’ai jamais. (…)
Et je pense que nous avons le droit de nous exprimer sans avoir sans arrêt des reproches : que nous sommes nuls, que ci, qu’on n’aurait pas fait ça, qu’on ne sait pas compter… On a tous été élus démocratiquement. Cela fait des années que j’entends votre ton péremptoire. J’ai le droit de m’exprimer comme mes collègues. Et j’ai été vraiment très choquée par la charge que vous avez mise à Anne Favier sur le passé de l’élection d’avant. On pourrait remonter aussi : pourquoi Revil aurait augmenté les impôts, peut-être que sous l’époque de Brizard il y avait moins d’argent… On peut remonter loin, comme ça.
On n’a pas besoin de s’écharper en public. Parce qu’on est dans un moment extrêmement grave, qu’il va y avoir des arbitrages à faire compliqués, et que ceux que vous avez choisis n’auraient pas été ceux qu’on aurait faits nous. (…)
Ce sont juste des questions. On ne vous agresse pas, monsieur le maire, on essaie d’apporter notre pierre et de donner notre avis qui n’est pas forcément le même que le vôtre. Et c’est extrêmement pénible de se faire agresser constamment comme ça. Vraiment. Je vous l’assure. Nous sommes respectables et respectés, et nous avons été élus, nous aussi, même si nous ne sommes pas majoritaires. Je vous remercie et je n’attends pas de réponse. »

La réponse de Julien Polat viendra malgré tout :

« Vous savez, madame Vial, quand vous prenez longuement la parole pour dénoncer le fait que je vous empêche de parler, ça me fait penser aux gens qui manifestent pour dire qu’ils sont en dictature. Merci pour votre grande sagesse… Y a-t-il d’autres interventions ? »

On peut noter ici trois choses :

  • Johanne Vial n’a pas déploré le fait que le maire de Voiron l’ait empêchée de parler, mais bien le ton qu’il emploie lorsqu’il s’adresse à l’opposition ;
  • on peut manifester pour défendre des droits que l’on pense attaqués et protester contre un processus en cours, sans pour autant estimer qu’on vit dans une dictature au sens plein du terme ;
  • réagir à une intervention où l’on vous dit que vous adoptez un ton condescendant, en concluant par une remarque condescendante, n’est peut-être pas la meilleure façon de défendre le point de vue inverse.

« Où est la cohérence ? »

Tout ceci offre néanmoins un contexte au montage réalisé par la page Facebook « Voiron-Billet d’où ? de Voiron et des environs », et republié quelques jours plus tard par Le Vrai Petit Voironnais. Cette remise en contexte par l’avocat de la défense répond directement à l’argumentation de la partie adverse selon laquelle « ces propos ne sont étayés par aucun exemple précis ».

L’avocat de LVPV ne manquera pas de relever un dernier point avant que Julien Polat ne quitte le tribunal pour présider un nouveau conseil municipal : le maire et son avocat admettent que « les conseils municipaux à Voiron sont une foire d’empoigne et que c’est normal », tout en affirmant « que l’expression pamphlétaire, en revanche, ça blesse. Où est la cohérence ? »

Rappelons que le tribunal, en première instance, a jugé qu’aucun de ces posts ne constituait des faits de diffamation ou d’injure. Nous verrons le 11 décembre si la cour d’appel suit cette vision des choses.

3 réponses à « Un maire à la barre #4 : « Madame Vial est une élue qui parle beaucoup » »

  1. Avatar de un citoyen voironnais
    un citoyen voironnais

    Merci d’avoir publié un peu de vérité et de matière au climat délétère que le Maire et ses chiens de garde ont instauré dans la vie politique locale

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    1. Avatar de vdRueHaute
      vdRueHaute

      Merci pour vos encouragements ! Il reste beaucoup à dire sur Voiron, les choix qui sont faits, les discours qui sont tenus… Il reste donc beaucoup d’articles à écrire. N’hésitez pas à venir les commenter à nouveau (on est aussi sur Facebook, au cas où). Vincent

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  2. Avatar de Un maire à la barre #6 : « Lorsque vos discours ne suivent pas vos actes… » – Rue Haute

    […] écho au conseil municipal du 9 mars 2022, un point sur lequel je reviens plus en détail dans cet article. « Mon client a assisté au conseil municipal en question. Julien Polat et son avocat […]

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