Un maire à la barre #5 : « Monsieur Polat est-il fasciste ? »

Affaire Julien Polat contre Le Vrai Petit Voironnais : la parole est à l’avocat des parties civiles. « La différence entre fascisant et fasciste, je la comprends, mais les autres ? », s’interroge notamment celui-ci, dénonçant au passage une nuance due à des « chercheurs d’une université d’extrême gauche ». L’ambiance est vite posée.

Suite de la série d’articles consacrés au procès intenté par Julien Polat contre l’auteur de la page Le Vrai Petit Voironnais pour diffamation et injures. Exit le maire de Voiron, qui a quitté le tribunal pour présider un conseil municipal. L’avocat des parties civiles interroge à son tour LVPV. En préambule, celui-ci réaffirme sa position : « Les actions et les propos de Julien Polat sont un danger pour la démocratie. Je maintiens tout ce que j’ai écrit. »

La première question posée par l’avocat du maire touche à la gestion de la page Facebook : le prévenu est-il seul ou a-t-il des associés ? « Je suis tout seul », répond-il. « Je n’ai d’ailleurs pas compris pourquoi ma femme a été convoquée par la police. »

Il est vrai que le maire de Voiron, en déposant plainte pour diffamation et injures le 25 novembre 2022, a désigné nommément l’auteur de la page LVPV ainsi que son épouse « comme pouvant être à l’origine desdites publications », avant l’ouverture d’une information judiciaire contre X le 23 février 2023. Alors même que le futur auteur de la page Facebook avait adressé au maire de Voiron une lettre signée pour lui reprocher d’avoir accordé son parrainage à Éric Zemmour dans le cadre de l’élection présidentielle de 2022, et d’avoir autorisé le parti Reconquête du même Zemmour à organiser une réunion publique dans la salle des fêtes de Voiron en février 2022. Un point que LVPV souligne d’ailleurs auprès de l’avocat de Julien Polat.

Le tout premier post Facebook de la page LVPV, daté du 10 février 2022, revient sur la réunion publique de Reconquête qui s’est tenue le soir même dans la salle des fêtes, sur les manifestants qui ont tenté de la troubler, et sur l’intervention de la police (voir la vidéo du Dauphiné libéré). Lorsque le juge l’interroge sur la genèse de sa page, LVPV rappelle : « Julien Polat a parrainé Éric Zemmour et lui a prêté une salle. J’ai jugé cela inacceptable, et j’ai donc créé une page Facebook. » « Écrivez-vous quotidiennement sur cette page ? » « Du mardi au vendredi. »

« Vous êtes donc seul à administrer cette page », enchaîne l’avocat. « Vous arrive-t-il de modifier ce contenu, parfois à plusieurs reprises ? » LVPV : « Comme je poste quotidiennement ou presque, le lendemain je me relis et je corrige les fautes d’orthographe. » L’avocat reviendra sur cet élément durant sa plaidoirie.

« Pesez-vous le sens des mots ? »

Le juge intervient à nouveau : « Vous êtes professeur d’histoire. Connaissez-vous bien l’histoire voironnaise de la Seconde Guerre mondiale ? » « Oui, mais mon devoir de réserve m’interdit de faire mention de ma fonction », indique le prévenu.

L’avocat de Julien Polat reprend la parole : « Pesez-vous le sens des mots ? » « Oui, c’est pourquoi je parle de fascisation et non de fascisme. » Ici comme sur Facebook, LVPV fait référence au livre de Ludivine Bantigny et Ugo Palheta, Face à la menace fasciste, Sortir de l’autoritarisme, publié en septembre 2021. Pour rappel, les deux chercheurs désignent par le terme « fascisation » un processus et non une fin : « Le fascisme est toujours préparé par une période chaotique et incertaine de fascisation. »

Le juge : « D’accord, mais tout le monde n’a pas lu ce livre. Avez-vous exposé cette différence à vos lecteurs ? À l’époque des faits, je précise. » « Je renvoie fréquemment vers le livre, oui. »

L’avocat de Julien Polat montre à la cour (mais pas au public) une impression papier d’un photomontage montrant le maire de Voiron en tenue de milicien. Le juge précise : « Ce document ne fait pas partie de la plainte. » L’avocat de Julien Polat : « C’est simplement pour vous le montrer. » LVPV précise : « Cette image n’est restée en ligne qu’une dizaine d’heures. Je l’ai postée un soir, et le lendemain matin, j’ai réalisé que c’était une erreur, que j’avais été trop loin, et je l’ai aussitôt retirée. C’était une erreur de jeunesse, commise au tout début de la page. »

L’avocat du maire interroge : « M. Polat est-il fasciste ?
– Je n’ai jamais dit ça.
– Est-il fascisant ?
– Il contribue à la fascisation de la société.
– C’est une question binaire, à laquelle il faut répondre par oui ou par non. Prenons les auteurs du livre que vous évoquez. Qui sont-ils ? De quel bord sont-ils ? »

Il fait ici référence au fait que l’historienne Ludivine Bantigny a été maîtresse de conférences à l’université de Rouen-Normandie, et que le sociologue Ugo Palheta est maître de conférences à l’université de Lille. Sous-entendant qu’étant universitaires de carrière (même si Ludivine Bantigny a quitté l’université en 2020 pour enseigner dans le secondaire), ces deux auteurs seraient donc des gauchistes peu crédibles – il reviendra plus clairement sur cela dans sa plaidoirie.

Un membre du tribunal intervient : « J’ai votre blog sous les yeux. Les posts ne citent pas tous Julien Polat.
– Non, je parle de Voiron. Je n’ai pas d’obsession à l’égard du maire.
– Vous n’êtes pas inscrit sur une liste politique ?
– Non.
– Participez-vous aux conseils municipaux ?
– Oui.
– Et cela ne vous suffit pas ?
– Non, car il n’y a pas d’espace de participation du public aux conseils municipaux à Voiron.

Le juge : « Feriez-vous de la politique si vous le pouviez ?
– On peut faire de la politique autrement qu’en étant élu. Un blog, une page Facebook le permettent aussi.
– Autre chose que la différence entre « fasciste » et « fascisant » est en jeu ici. Vous écrivez que M. Polat n’a « aucune valeur, aucune éthique », qu’il est « prêt à tout pour rester au pouvoir », qu’il a « une propension à flatter les bas instincts », qu’il est « indigne »… Comprenez-vous que M. Polat reçoive cela comme des injures ?
– Je revendique le style pamphlétaire de ces textes. Et je rappelle que Julien Polat tient des discours xénophobes.
– Ce n’est pas une raison pour adopter un discours excessif vous-même. Si cela vous arrivait, considéreriez-vous que cela constitue une injure ou non ? Car une injure n’est pas la même chose que la diffamation.
– Je revendique le côté pamphlétaire…
– Cela s’entend.

« À force de marteler que quelqu’un est fasciste, que quelqu’un est pédophile… »

Vient le moment des plaidoiries.

« Les mots peuvent blesser », rappelle l’avocat des parties civiles. « Ils peuvent également tuer. On n’en est pas là aujourd’hui, mais ils peuvent blesser. » Référence notamment au meurtre de Samuel Paty, déjà évoqué par Julien Polat dans son adresse au tribunal en début de séance, et à l’assassinat de Dominique Bernard.

« Je connais M. Polat de longue date. J’enseignais à l’Institut d’études politiques de Grenoble lorsqu’il y était étudiant. » L’avocat se présente donc comme bien placé pour savoir que la relaxe décidée par le tribunal de première instance a été « un coup de marteau terrible » pour le maire de Voiron. « Le tribunal aurait pu retenir au moins les points les plus marquants de cette affaire. À force de marteler que quelqu’un est fasciste, que quelqu’un est fascisant, que quelqu’un est pédophile, est anti-ci et anti-ça, le lecteur ne comprend pas forcément. Combien ont lu le livre de chercheurs d’une université d’extrême gauche ? Ces écrits sont orientés ! Combien sont capables de suivre la référence, de commander le livre, de le lire ? »

L’auteur du Vrai Petit Voironnais « suit le maire, écrivant : il a été là, il était habillé comme ça », continue l’avocat. Aux yeux de l’avocat, cela risque de poser des problèmes si de telles informations parviennent à « l’esprit de gens pas très bien finis » : « Un jour ou l’autre, il arrivera ce qui doit arriver, et vous [LVPV] serez moralement responsable. » Référence, à nouveau, au meurtre de Samuel Paty. « Vous avez causé la détresse profonde du maire. Sa souffrance est très profonde. Il attend aujourd’hui que chaque diffamation, chaque injure soit sanctionnée. »

« Qu’on ne vienne pas me parler de débat démocratique ! »

Le parrainage accordé à Éric Zemmour revient alors sur le tapis. « Julien Polat a été élu à deux reprises au premier tour, c’est vous dire si ce n’est pas un fasciste ! », assène l’avocat. « M. Polat est quelqu’un de respectable, qui se présente aux élections, qui accepte les oppositions. »Il ajoutera plus tard : « M. Polat a été élu à deux reprises contre le RN. »

En revenant sur l’explication donnée par le maire de Voiron à ce parrainage (pour résumer, une forme de hasard liée au nombre de parrainages obtenus par les principaux candidats le jour où il a pris sa décision), l’avocat donne l’exemple des associations d’extrême gauche soutenues par Julien Polat, par le biais de la location de salles, etc. « Ne tombez pas dans le piège tendu » par le prévenu, insiste-t-il.

On rappellera les problèmes subis par la CGT, le PCF et RLF Voiron Isère pour être présents à la foire de la Saint-Martin en 2023 (et une fois de plus en 2024, pour RLF). Mais aussi le coup de pression du maire de Voiron sur le président de RLF Voiron en janvier 2020, dans le cadre des 12e rencontres départementales « Luttes / Résistance » : Julien Polat avait indiqué à ce dernier avoir écrit au préfet de l’Isère et avoir obtenu l’assurance « que toute parole contraire à l’esprit républicain, incitant à la haine d’une catégorie de la population quelle qu’elle soit, sera portée devant la justice pénale ». Actualité de l’époque oblige, l’un des thèmes abordés était les violences policières…

« Lui, qui est-ce ? », interroge l’avocat en désignant à la cour le prévenu. « Un professeur d’histoire dans un collège privé, un collège catholique. » (Apparemment un facteur aggravant.) « Il n’a pas supporté que le maire de Voiron apporte son parrainage à Éric Zemmour. Il crée donc sa page Facebook. Il est tout seul pour ce faire. Tout seul ! Et il tire à boulets rouges sur le maire de Voiron. Il lui tire dessus. »

« Or, il [LVPV] ne s’est jamais présenté aux élections, municipales, cantonales, rien. Qu’on ne vienne pas me parler de débat démocratique ! » Cet argument a déjà été employé par Julien Polat (pour tout dire, le maire de Voiron l’utilise régulièrement lorsqu’il s’adresse aux oppositions durant les conseils municipaux), qui semble ne considérer le débat démocratique légitime que dans le cadre strict d’une élection.

On notera au passage que le tribunal de première instance décrivait, dans son jugement, « une critique de cette politique [menée par le maire de Voiron], certes exprimée en termes forts, mais protégée par la liberté d’expression d’un simple citoyen. (…) Il n’y a pas là une atteinte suffisamment forte à la dignité ni outrance telle que le délit d’injure puisse être retenu, au risque sinon de brider tout débat politique et dévitaliser la démocratie. »

« La différence entre fascisant et fasciste, je la comprends, mais les autres ? »

L’avocat des parties civiles revient ensuite sur les posts de LVPV repris dans la plainte. « Le tribunal a parlé [dans son jugement du 25 juin 2024] de termes vifs mais pas diffamatoires. Or, rien, dans le dossier [de LVPV], ne prouve que M. Polat soit sexiste, misogyne. C’est donc bien de la diffamation. » Il cite post après post. Appuie à chaque fois sur les preuves et le contexte qui, selon lui, manquent. Et répète à l’envi le fait que LVPV, dans le civil pourrait-on dire, enseigne l’histoire.

Pour ce qui est des injures, qui n’ont « pas la même connotation juridique » que la diffamation : « Je n’arrive pas à comprendre cette haine. Ce site [la page Facebook du Vrai Petit Voironnais] est un déversoir de haine d’un particulier envers un élu. Ces injures sont toutes ou quasiment toutes caractérisées. » Quant à la différence entre « fascisant » et « fasciste », « moi je la comprends. Mais les autres, ceux qui ne sont pas docteurs en droit ? »

Le maire de Voiron « est blessé, et c’est ça qu’il faut retenir », estime encore l’avocat, qui pointe encore une fois « la haine » que LVPV « déverse sur le maire, qui ne lui pourtant jamais rien refusé, ni permis de construire, ni quoi que ce soit ». Le prévenu « n’appartient pas à un groupe politique, il n’a jamais participé à une élection locale », répète l’avocat. « Ces attaques sont donc purement personnelles. »

« Il ne s’agit pas d’un quidam qui s’énerve de temps en temps. C’est un professeur d’histoire, qui maîtrise les mots. Selon l’huissier de justice, il a modifié jusqu’à huit fois le contenu de ses textes. » Et saisissant à nouveau le montage photo représentant Julien Polat en milicien : « Dire que M. Polat ressemble à Ernest Jourdan [chef de la milice à Voiron durant la Seconde Guerre mondiale], qu’il va vers les thèses de Jourdan, cela ne peut qu’être insultant et traumatisant. C’est une injure au sens des textes. »

L’avocat termine sa prise de parole sur les demandes des parties civiles, parmi lesquelles :

  • Faire publier la décision du tribunal sur la page Facebook du Vrai Petit Voironnais pour une durée d’au moins un mois (avec astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la signification du jugement),
  • Faire publier cette décision dans les pages du Dauphiné libéré (édition Voiron/Saint-Marcellin) aux frais de LVPV,
  • Retirer les posts concernés par la plainte dans les 15 jours suivant le jugement (avec astreinte de 100 euros par jour de retard),
  • Verser 10.000 euros à Julien Polat pour son préjudice moral,
  • Verser 5.000 euros à la commune de Voiron pour son préjudice d’image,
  • Verser 2.000 euros à la commune de Voiron et 2.000 euros à Julien Polat pour les frais encourus,
  • Le tout avec exécution provisoire.

Dans un prochain article, j’aborderai la plaidoirie de l’avocat de la défense, ainsi que la prise de parole de l’avocate générale.

2 réponses à « Un maire à la barre #5 : « Monsieur Polat est-il fasciste ? » »

  1. Avatar de Un maire à la barre #6 : « Lorsque vos discours ne suivent pas vos actes… » – Rue Haute

    […] petit détour du côté de l’avocate générale qui, contrairement à ce qu’a annoncé l’avocat du maire quant au fait qu’elle ne prendrait pas la parole – au grand étonnement de la magistrate, […]

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  2. Avatar de Sur le vif | Pas de stand pour les droits des femmes à Voiron – Rue Haute

    […] forcément la foire de la Saint-Martin en 2023, lorsque la mairie de Voiron avait tout bonnement refusé à l’association antifasciste et antiraciste RLF, présente à la foire depuis une trentaine d’années, le droit d’installer un stand. Et celle […]

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