Un maire à la barre #6 : « Lorsque vos discours ne suivent pas vos actes… »

Affaire Julien Polat contre Le Vrai Petit Voironnais : la parole est à l’avocate générale et à l’avocat de la défense. Ce dernier s’étonne : « Julien Polat et son avocat affirment que tous les conseils municipaux sont des foires d’empoigne et que c’est normal, mais que l’expression pamphlétaire est quelque chose qui blesse. Où est la cohérence ? » Le jugement de l’appel a été rendu ce mercredi 11 décembre 2024 : LVPV est à nouveau relaxé.

Dernier article dans ma série consacrée à l’affaire qui oppose Julien Polat, maire de Voiron, à l’auteur de la page Le Vrai Petit Voironnais. Je m’intéresse cette fois à la plaidoirie de l’avocat de la défense.

Mais tout d’abord, petit détour du côté de l’avocate générale qui, contrairement à ce qu’a annoncé l’avocat du maire quant au fait qu’elle ne prendrait pas la parole – au grand étonnement de la magistrate, d’ailleurs, si l’on en croit l’expression de son visage à ce moment-là –, tient à revenir sur plusieurs points de contexte, par le biais de « très brèves observations ».

« Le tribunal de Grenoble a adopté une attitude prudente »

« Le magistrat est garant des libertés individuelles, et notamment de la liberté d’expression », précise-t-elle. Des libertés valables « sauf lorsqu’elles outrepassent ce qui est acceptable ». Elle rappelle que, si le procureur de la République a requis un renvoi, c’était dans le but que ce dossier soit débattu devant la juridiction « sans prendre parti ».

Quant à la question de la diffamation, elle indique que « le tribunal de Grenoble a estimé [dans son verdict de juin 2024] que les termes [employés par LVPV dans ses posts Facebook] étaient forts à tous les niveaux, mais pas suffisamment pour entrer dans ce qu’il a estimé être une atteinte à la liberté d’expression ».

À présent, le tribunal, dans cette audience d’appel, doit décider si le prévenu a « excédé les limites du tolérable ». « Le tribunal de Grenoble a adopté une attitude prudente. Je ne prendrai moi-même pas davantage position que cela. »

« On le voit, la politique n’appartient pas aux politiciens ! »

« À qui appartient la politique ? », entame ensuite l’avocat du prévenu. Il sort ses chiffres : la page Le Vrai Petit Voironnais totalise quelque 1.300 abonnés, pour environ 20.000 habitants à Voiron. Par comparaison, la page « Grenoble le Changement » (qui réunit des opposants au maire, Éric Piolle) atteint 9.800 followers, pour 160.000 habitants. Soit un ratio d’environ 1/16, « le même pour ces deux pages. On le voit, la politique n’appartient pas aux politiciens ! »

La création de la page LVPV provient, continue l’avocat, d’un « sursaut civique face à un maire divers droite/LR » qui vient « en soutien de l’extrême extrême droite ». Il évoque notamment les déboires de RLF avec Julien Polat et la lettre envoyée par celui-ci au préfet pour dénoncer les journées « Luttes et résistance », dont j’ai parlé dans un article précédent. Ainsi que la location de la salle des fêtes au parti Reconquête d’Éric Zemmour. « On est bien dans le soutien de Julien Polat à une personne au palmarès judiciaire impressionnant », pointe l’avocat.

« Dès lors, l’entendre dire qu’il a peur qu’on déverse la vindicte populaire contre lui… Mais comment imaginer que ses propres choix n’auront pas de conséquence ? Et l’on voit que la pluralité selon Julien Polat, c’est entre la droite dure conservatrice et l’extrême extrême droite. On réalise ici qu’entre l’apparence et la réalité des actes, il y a une sorte de zone grise. »

« Une arnaque intellectuelle : celle d’un Julien Polat qui dit défendre la pluralité »

LVPV a délibérément choisi l’expression pamphlétaire. « Il n’écrit qu’en tant que citoyen, et fait une différence nette entre fascisme, nazisme, franquisme d’une part, et la fascisation d’autre part », note son avocat. « Cela souligne l’importance des mots. Car fascisation n’est pas synonyme de nazisme. » Un point déjà abordé lors de la plaidoirie de l’avocat du maire de Voiron, naturellement sous un autre angle.

« Dans leur livre[1], Ludivine Bantigny et Ugo Palheta décrivent la fascisation de la société vers l’autoritarisme. Le terme est utilisé par mon client pour dénoncer une arnaque intellectuelle : celle d’un Julien Polat qui dit défendre la pluralité. Est-ce interdit, pour un citoyen, de s’exprimer là-dessus ? Est-ce un problème ? »

L’avocat reprend le post de LVPV daté du 18 septembre 2022, où l’on voyait en photo un Julien Polat posant au sein d’un groupe exclusivement masculin (« Quand on est en déplacement, il faut savoir s’entourer… d’hommes ! C’est mieux pour l’image car bien entendu la politique est une affaire d’hommes. ») et, sur un autre cliché, le maire de Voiron tenant une carabine sur un champ de foire (« De plus, il faut savoir choisir ses activités… et donc préférer des activités viriles telles que le tir au fusil à plomb (et surtout pas la pêche aux canards). »). LVPV y dénonçait « une vision toxique de la masculinité » lui rappelant « un certain Éric Zemmour ».

« Je ne trouve pas la diffamation », assène l’avocat du Vrai Petit Voironnais. « Il s’agit du commentaire d’une image qui n’a été ni volée ni prise à l’insu de Julien Polat, puisqu’elle a été publiée par Julien Polat lui-même. La question se pose : pourquoi n’y a-t-il que des hommes sur cette photo ? Nous sommes ici dans le cadre de la liberté d’expression – c’est l’enjeu de cette procédure, comme de toute procédure en diffamation. »

« 60% des espaces verts ont disparu sous le béton »

Le post du 14 septembre 2022, centré sur la « bétonisation » supposée du quartier de la Garenne à Voiron, est ensuite analysé par l’avocat. « Selon le conseil de Julien Polat, il n’y a pas d’élément permettant d’objectiver ce texte. Eh bien si : je me suis tout simplement rendu sur Google Earth, où l’on peut retrouver des vues satellites du passé. J’ai comparé la Garenne de 2016 avec celle de 2023 : 60% des espaces verts ont disparu sous le béton. »

Quant au discours des vœux de 2019, jugé « xénophobe » par LVPV dans un post du 6 septembre 2022, l’avocat évoque les questions qu’il a posées au maire de Voiron en début d’audience : « Je lui ai demandé s’il se souvenait de son discours des vœux de 2019, où il s’autorisait une comparaison hasardeuse – hasardeuse parce que xénophobe. » Julien Polat n’a alors pas semblé se rappeler des détails de ce discours, s’étonnant : « Je dois donc rendre des comptes sur tout ce que j’ai dit pendant 10 ans ? »

Sur la question d’un « gaspillage d’argent » en lien avec l’installation de caméras de vidéosurveillance à Voiron (post du 29 septembre 2022), « on parle d’un budget cumulé de 1 million d’euros à la date du post. Mon client veut placer cette somme en regard de la réalité des bénéfices de ces caméras. Il cite une étude de l’école de gendarmerie qui donne un taux de résolution de 1% des infractions grâce aux caméras de vidéosurveillance. » (En juin 2024, j’avais moi-même consacré un article à la question de l’efficacité des caméras de vidéosurveillance, juste après une nuit qui a vu un homme mettre le feu à une vingtaine de voitures dans le centre-ville. Une efficacité qui n’a jamais été prouvée.)

« La démocratie, c’est aussi la liberté d’expression »

Quant au montage visuel modifiant une affiche de film pour illustrer le rapport, disons, compliqué du maire de Voiron aux élus d’opposition, l’avocat de LVPV rappelle d’abord qu’il n’est pas de la main de son client. Il s’agit du partage (opéré le 10 octobre 2022) d’une publication venant d’une autre page Facebook. Publication qui faisait elle-même écho au conseil municipal du 9 mars 2022, un point sur lequel je reviens plus en détail dans cet article. « Mon client a assisté au conseil municipal en question. Julien Polat et son avocat affirment que tous les conseils municipaux sont des foires d’empoigne et que c’est normal, maisque l’expression pamphlétaire est quelque chose qui blesse. Où est la cohérence ? »

Et quand, le 5 octobre 2022, LVPV écrit du maire de Voiron qu’il « ment comme un arracheur de dents », il parle, expose son avocat, de la concertation menée par la Ville avec les parents d’élèves autour de la modification des rythmes scolaires (fallait-il revenir à la semaine de quatre jours ?). « Pour lui [Julien Polat], la consultation sur les rythmes scolaires s’est très bien passée… alors que les parents ont dû batailler ferme pour rendre cette consultation démocratique », écrit alors LVPV, exposant en illustration à son post un article du Dauphiné libéré où, précisément, des parents d’élèves délégués disaient « regretter une enquête aux contours pas très “démocratiques” ».

« On voit bien, dans cette procédure, un décalage entre l’idéologie affichée, le soutien à certaines idées, et des actions renvoyant RLF à moins de visibilité, en essayant d’interdire des débats[2] », pointe l’avocat du Vrai Petit Voironnais. « Lorsque vos discours ne suivent pas vos actes, on peut dire que vous un menteur. Quand on n’est pas dans la vérité des actes par rapport à l’essence du discours, on est dans le mensonge. »

La conclusion revient à LVPV lui-même : « La démocratie, c’est le droit de vote, ce sont les élus, mais c’est aussi la liberté d’expression. » (Dans la salle, des grognements et des murmures s’élèvent : « Je vais te la montrer, la liberté d’expression, moi. ») « Tout ce que je dis est sourcé. Ce n’est pas de la diffamation. »

Le mot de la fin, en revanche, est pour le juge : « Monsieur, la cour vous dira si ce que vous avez dit constitue ou non un délit de diffamation. »

Le jugement est renvoyé au 11 décembre – hasard du calendrier, un jour de conseil municipal à Voiron, où la question du mensonge aura été également abordée.

On apprendra deux jours plus tard le verdict rendu par la cour d’appel : LVPV est relaxé une nouvelle fois.


[1] Ludivine Bantigny et Ugo Palheta, Face à la menace fasciste, Sortir de l’autoritarisme, Paris, Éditions Textuel, 128 pages, 2021.

[2] On rappellera les problèmes subis par la CGT, le PCF et RLF Voiron Isère pour être présents à la foire de la Saint-Martin en 2023 (et une fois de plus en 2024, pour RLF). Mais aussi le coup de pression du maire de Voiron sur le président de RLF Voiron en janvier 2020, dans le cadre des 12e rencontres départementales « Luttes / Résistance » : Julien Polat avait indiqué à ce dernier avoir écrit au préfet de l’Isère et avoir obtenu l’assurance « que toute parole contraire à l’esprit républicain, incitant à la haine d’une catégorie de la population quelle qu’elle soit, sera portée devant la justice pénale ». Actualité de l’époque oblige, l’un des thèmes abordés était les violences policières…

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