« Tout vote RN est, à un moment donné, motivé par une question raciste ! »

Ce samedi se sont tenues les 16e rencontres départementales Luttes & Résistance, organisées par RLF Voiron à la salle des fêtes. Outre des ateliers d’éducation populaire et autres stands associatifs, Raphaël Arnault et Sandrine Nosbé, tous deux députés NFP-LFI, ont rencontré la presse. Quelques jours à peine après la mort de Jean-Marie Le Pen, l’un des fondateurs du Front national.

Pendant que la salle des fêtes de Voiron se remplit en vue du dialogue promis entre Raphaël Arnault et le public (sous le thème « Penser l’organisation sur le terrain pour ne pas laisser la place à l’extrême droite »), l’élu s’isole dans un coin de la salle avec deux journalistes et Sandrine Nosbé, députée de la 9e circonscription de l’Isère, afin de répondre à quelques questions.

Né à Lyon en 1995, Raphaël Arnault est l’un des fondateurs de la Jeune Garde antifasciste, créée en 2018 pour lutter contre le mouvement néofasciste Bastion social. À la suite des législatives anticipées de juillet dernier, il a arraché la 1re circonscription du Vaucluse (Avignon) au Rassemblement national, qui l’avait gagnée en 2022.

Quant à Sandrine Nosbé, elle a repris la 9e circo de l’Isère à Élodie Jacquier-Laforge (MoDem). À Voiron, la candidate NFP s’était même offert le luxe d’arriver en tête dès le premier tour.

« Le parrainage d’Éric Zemmour est-il républicain ? »

« Jean-Marie Le Pen est mort mais son idéologie est toujours vivante », entame la députée, quatre jours après le décès du patron historique du Front national, devenu le Rassemblement national sous la présidence de sa fille, Marine Le Pen. « Aux dernières élections européennes, les résultats de l’extrême droite ont eu un effet d’électrochoc auprès de la population, aussi bien ici, dans la circonscription, qu’au niveau national. D’où une forte mobilisation pour le Nouveau Front populaire aux législatives de juillet, et pour le barrage républicain contre l’extrême droite. »

Le RN n’aura finalement pas terminé en tête des législatives anticipées, d’où un certain soulagement. « La France n’est pas un pays raciste, mais la bataille n’est pas gagnée pour autant », prévient Sandrine Nosbé. « La mobilisation contre les idées d’extrême droite ne doit pas se cantonner au barrage républicain lors des élections nationales ! »

La députée pointe ici un phénomène de droitisation par le haut, par les élites, et non par le bas. Dans ce cadre, c’est par la mobilisation que l’on peut gagner la bataille contre l’extrême droite, estime-t-elle. « La solution, c’est d’agir. Et c’est l’engagement citoyen, le refus absolu du racisme, qui parviendront à faire reculer l’extrême droite. Nous sommes à Voiron, et je voudrais rappeler qu’ici, le maire a parrainé Éric Zemmour à l’élection présidentielle de 2022. Alors certes, le parrainage d’un candidat est un acte démocratique et ne vaut pas adhésion à ses idées. Mais le parrainage d’un candidat condamné pour provocation à la haine raciale et injures à caractère raciste devrait nous interroger. Cette violence raciste n’a pas sa place dans une république. La question que je me pose et qu’à mes yeux chacun devrait se poser, est : ce parrainage est-il républicain ? »

Il faut faire attention à la peur – le chiffon rouge du RN agité à chaque élection nationale –, cependant, car la peur paralyse, nuance-t-elle, dénonçant la fait-diversion, la manipulation des émotions et des esprits, la multiplication des fake news, la stigmatisation des étrangers : « Aujourd’hui ce sont les musulmans, hier c’étaient les juifs. C’est le bouc émissaire qui a changé. »

« C’était justement à Voiron que nous avions réalisé un gros travail de porte-à-porte »

Pour illustrer l’importance du travail de terrain, la députée iséroise revient sur les législatives de l’été 2024. « Au premier tour, le NFP était en première position à Voiron. C’est une des rares villes de la circonscription où l’on était en première place. Et c’était justement à Voiron que nous avions réalisé un gros travail de porte-à-porte. Aux présidentielles de 2022, aux législatives de 2022, aux européennes et aux législatives de 2024. Et nous sommes revenus entre les élections. Un travail de fourmi. »

« Il est important maintenant d’aller vraiment voir les gens chez eux, d’aller chercher les voix les unes après les autres. Parce que la situation a changé. Je me souviens des débuts de l’information en continu. Je me suis dit alors : c’est la fin de l’information. Et on en est là. Nous ne sommes plus dans l’information, mais dans la fait-diversion, dans la désinformation. Ça tourne en boucle, tous les jours. On sait très bien que les médias sont possédés par quelques milliardaires ; la propagande est réelle. Et c’est aussi contre cela qu’on doit travailler. »

Le porte-à-porte est l’occasion de « dénoncer les positionnements du Rassemblement national à l’Assemblée nationale. S’il y a bien un avantage à leur présence à l’Assemblée, c’est qu’au moins, ils s’expriment. Et cette expression permet de les dénoncer, parce que très clairement, ils n’ont pas de politique sociale. »

« On a surtout un vote de droite qui s’est radicalisé »

La montée en puissance du RN s’explique-t-elle par un retournement d’une partie de l’électorat de gauche ? Raphaël Arnault ne partage pas cette analyse : « Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il n’y a pas un électorat de gauche qui tout à coup s’est métamorphosé en vote d’extrême droite. On avait un vote de droite historique dans les couches populaires. Ç’a toujours été le cas. Nicolas Sarkozy n’aurait jamais été élu président de la République s’il ne s’était pas appuyé sur une partie des classes populaires. Pareil pour tous les élus de droite. »

« On a surtout un vote de droite qui s’est radicalisé. C’est ce qu’on observe de façon générale, dans toutes les couches sociales de la société, et en partie au sein des classes populaires qui votaient historiquement à droite et qui se sont radicalisées. Cela ne veut pas dire que ce phénomène n’a pas existé pour une partie de l’électorat de gauche, mais il est minoritaire. »

Comment, dès lors, convaincre cet électorat tenté par l’extrême droite ? « Pour moi, l’une des meilleures solutions pour rassurer politiquement ces classes populaires qui prennent de plein fouet les violences du système, est d’adopter une attitude claire, tranchée. Et je pense que c’est en partie la leçon à tirer de ma victoire à Avignon : j’incarnais le fait de ne pas lâcher un centimètre dans la lutte à la fois contre l’extrême droite et contre les libéraux sur la question économique et sociale. »

Sandrine Nosbé acquiesce : « Julia Cagé et Thomas Piketty ont démontré que, dans les années 80, les classes populaires votaient beaucoup plus que les classes bourgeoises. Maintenant, c’est l’inverse. Parce que cette classe populaire a été déçue. Elle votait à gauche majoritairement, elle a été déçue par la gauche et, en grande majorité, a glissé vers l’abstention. Ce sont aussi vers ces gens-là qu’on se tourne, et c’est pourquoi le porte-à-porte, entre autres, est intéressant. »

Selon la députée de la 9e circonscription, « on voit qu’il faut une alternative dans le pays, pour montrer qu’une autre politique est possible. Or, Emmanuel Macron, avec le déni de démocratie qu’il commet, empêche cette alternative de se mettre en place. Alors qu’elle est demandée, réclamée par les gens. On a besoin de cette alternative pour redresser la société et montrer qu’une politique véritablement de gauche est possible afin de transformer la vie des gens. Pour l’instant, la seule issue est politique, institutionnelle. »

« Cela ne veut pas dire que tout l’électorat RN se compose de néonazis en puissance »

Dans un livre qui a fait du bruit[1], le sociologue Félicien Faury analyse l’électorat de l’extrême droite dans le sud-est de la France. Et notamment la place du racisme dans ce vote. À l’inverse, d’autres refusent l’idée d’un racisme intrinsèque parmi les électeurs du RN, lui préférant l’idée de votants « fâchés par fachos ». Qu’en pensent les deux députés invités par RLF Voiron ?

« Ce qui est intéressant, chez Félicien Faury, c’est que justement, il ne dissocie pas les deux thématiques. Il dit – et c’est ce que je pense et qui s’observe, parce que l’électorat RN n’est évidemment pas homogène – qu’à la fois, dans le vote RN, il y a un rejet des élites, parfois dans une forme de confusion, voire de complotisme sur ce que sont les élites, ce qu’est le pouvoir, etc. – un rejet des institutions, qui est aussi une des marques de fabrique du fascisme d’ailleurs –, et un maintien de l’ordre social, car il n’y a pas de remise en question fondamentale, comme à gauche, de l’ordre social comme système de domination. »

Sans oublier la question du racisme, ajoute-t-il. « Car si l’on ne peut guère bouger ce qui se passe en haut, au niveau de ceux qui détiennent le capital, autant se tourner vers des classes paupérisées. Et le racisme, tout à coup, vient s’imbriquer dans la question sociale, et c’est ce qui provoque le vote RN. »

Qu’en est-il de l’autre côté de l’éventail politique ? « Une bataille s’est déroulée à gauche autour de la nécessité absolue de replacer la question antiraciste au centre de la question politique antifasciste. Cela ne signifie pas qu’on abandonne la question sociale – nous reprocher d’abandonner la question sociale serait complètement fou – mais que l’on mène aussi le combat antiraciste. Et de dire que tout vote RN est, à un moment donné, motivé par une question raciste, oui ! Et on l’assume. Cela ne veut pas dire que tout l’électorat RN se compose de néonazis en puissance. On a bien conscience que non. Par contre, le racisme traverse toutes les couches de la société. Et évidemment que le vote RN, encore une fois, est motivé par une question raciste. »

« C’est vrai, ces électeurs, on les rencontre au porte-à-porte », prolonge Sandrine Nosbé. « On dit “fâchés pas fachos”, mais malgré tout, la question du racisme est liée au vote RN. Quand, dans les quartiers, ils nous disent “ces gens-là” en parlant de leurs voisins de confession musulmane, des jeunes qui traînent… C’est une question très complexe. »

(Photomontage © DR/Claire Jacquin/Wikimedia)


[1] Félicien Faury, Des électeurs ordinaires, enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Paris, Éditions du Seuil, 2024, 240 p.

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  1. Avatar de Sur le vif | Pas de stand pour les droits des femmes à Voiron – Rue Haute

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