Jean-Pierre Barbier, président (LR) du Conseil départemental de l’Isère, a déposé en dernière minute un amendement « surprise » visant à supprimer la subvention accordée au festival Bien l’Bourgeon, qui se tient à Gresse-en-Vercors après s’être d’abord implanté à Saint-Geoire-en-Valdaine. Ce n’est pas tant le montant que le procédé et le symbole qui se révèlent problématiques dans cette affaire.
C’est à la fin de la commission permanente « Culture, patrimoine et coopération internationale », le 25 avril dernier, que Jean-Pierre Barbier, président du Conseil départemental de l’Isère, a déposé un amendement visant à ne pas accorder cette année de subvention au festival Bien l’Bourgeon, qui devait se tenir un mois plus tard. À une exception près, l’ensemble des élus ont voté « oui ».
Pour démêler un peu l’écheveau (même si Mediapart a largement défriché l’affaire dès vendredi, il faut l’avouer), j’ai interviewé ce matin Fabien Givernaud, directeur artistique de l’association Mix’Arts (qui organise notamment ce festival). C’est lui qui m’a invité à participer à une table ronde vendredi à Gresse-en-Vercors. Sujet de la causerie : « Médias locaux et alternatifs, entre vecteurs de liens sociaux, pluralité et besoins démocratiques ». Un sujet d’actualité, donc, au-delà du domaine médiatique.
Subvention : le Département tranche dans le vif… puis se tait
Le 25 avril, Pierre-Didier Tchétché (groupe d’opposition Isère Écologie et Solidarités) passe un coup de fil à Fabien Givernaud pour le prévenir : Jean-Pierre Barbier a fait voter un amendement qui « sucre » la subvention de 4.000 euros prévue pour le festival Bien l’Bourgeon. Une subvention que le Département verse à l’association Mix’Arts depuis plusieurs années. « Au début, c’était un petit festival, nous ne demandions pas de subvention », confie Fabien Givernaud à Rue Haute. Bien l’Bourgeon a d’ailleurs débuté non pas à Gresse-en-Vercors mais non loin de Voiron, à Saint-Geoire-en-Valdaine, autour de la brasserie La Dauphine.
« Je connais cet élu par ailleurs, le seul qui ait voté contre le retrait de la subvention », reprend Fabien Givernaud. « Il m’a dit que cette décision avait été prise à cause de la présence de Médine au festival. » Argument invoqué par le président du Département : les propos controversés du rappeur dans le passé. Des propos – et des actes, tels que la « quenelle » réalisée avec Dieudonné – sur lesquels le rappeur est revenu depuis.
« Dès que j’ai appris la nouvelle, j’ai appelé les autres élus que je connais au Conseil départemental. J’ai bien sûr appelé le Département : la personne que j’ai eue au téléphone m’a affirmé que la présence de Médine n’était pas en cause, qu’il y avait un autre problème. J’ai demandé des précisions. Aucune réponse. »
Dans une lettre ouverte au président du Département publiée en ligne le 23 mai (moins d’une semaine avant le début du festival), l’association Mix’Arts écrit par ailleurs :
« Pour tenter d’en savoir plus, nous avons sollicité auprès de vous un rendez-vous, en effet à ce jour aucune notification ne nous a encore été adressée et nous souhaitons comprendre les raisons de ce silence. Or, malgré notre sollicitation il y a plusieurs semaines, nous déplorons hélas qu’aucun échange ne nous ait été proposé depuis. »
Un silence d’autant plus problématique que le Conseil départemental « était au courant de la programmation depuis au moins le mois de janvier », précise Fabien Givernaud. Le Département n’a pas non plus répondu à l’e-mail que je lui ai envoyé le 23 mai.
« Ils ont préféré sacrifier une structure culturelle plutôt que de prendre position clairement »
Au-delà du procédé plus que contestable, ce n’est pas tant que la majorité (clairement de droite) au Conseil départemental ait voté pour la suppression de la subvention qui choque le directeur artistique. Mais le fait que l’opposition ait (presque unanimement) fait de même.
« Le vote de l’amendement s’est fait en très peu de temps, mais les élus ont bénéficié d’une suspension de séance de trois minutes avant de voter. Les élus d’opposition, qui ont donc pu en débattre entre eux, avaient tout le loisir de m’appeler à ce moment-là. Ils connaissent le festival, ils connaissent notre positionnement, ils savent qu’on ne programmerait jamais quelqu’un de raciste, d’antisémite, d’homophobe… C’est incompréhensible. »
Fabien Givernaud y voit un « gros manque de courage politique » : « Ils ont préféré sacrifier une structure culturelle plutôt que de prendre position clairement. » Il est par ailleurs difficile d’exclure une forme de « marchandage politique » : « lâcher » sur un dossier qui peut de toute façon vous valoir des difficultés – on sait que l’atmosphère actuelle est moins à la lucidité qu’à l’invective permanente –, pour obtenir, sur d’autres sujets plus étiquetés « à gauche », des soutiens de la majorité.
Le directeur artistique pointe au passage quelques incohérences. Et notamment le fait que l’antenne iséroise de La France insoumise ait, dans un tweet du 23 mai, dénoncé un choix « influencé par la banalisation de l’islamophobie dans le discours public », tout en soulignant « l’absence de voix insoumises au Conseil départemental », qui « prive les Isérois·es d’une représentation adéquate ». Pour Fabien Givernaud, « c’est oublier que deux conseillers départementaux ont été élus sous l’étiquette LFI en 2021. Même s’ils ont quitté La France insoumise depuis. »
Effectivement, Sophie Romera a délaissé LFI au profit de L’Après (mouvement politique créé par des dissidents de LFI en mai 2024), tandis que, sur le site internet de la liste d’opposition UGES au Département, Simon Billouet est désormais identifié comme membre de la Gauche Républicaine & Socialiste, même si ce dernier parti a fusionné avec L’Après début 2025 et disparu depuis.
Médine : bienvenu ou non pour le PCF ?
Autre contradiction : l’UGES (Union de la Gauche, Écologiste et Solidaire, dont font partie les élus communistes au Département) a voté à l’unanimité pour la suppression de la subvention au festival. Dans une réponse à Mediapart, publiée par celui-ci en annexe à son article, le groupe persiste et signe :
« Vu la polémique autour du rappeur Médine, afin d’éviter toute interprétation susceptible de mettre la gauche dans une posture floue, qui pourrait engendrer des raccourcis faciles et populistes dans un contexte extrêmement sensible, nous avons fait le choix d’un vote clair, afin d’affirmer notre fermeté sur les principes de laïcité et de lutte contre l’antisémitisme, la xénophobie et le racisme, puisque c’est bien sur ce sujet qu’il s’agissait de nous positionner. »
Or, David Queiros, maire (PCF) de Saint-Martin-d’Hères et membre de l’UGES, a accueilli Médine le 28 octobre 2017, insiste Fabien Givernaud. « Tandis que Le Travailleur alpin (mensuel isérois édité par la fédération de l’Isère du Parti communiste français, NDLR), deux ans plus tard, l’accueillait à Fontaine. »

Dernière dissonance : les élus écologistes du groupe IES ont publié leur propre communiqué, où ils dénoncent la « méthode brutale » et « contraire à l’esprit démocratique » avec laquelle Jean-Pierre Barbier leur a fait voter l’amendement en question. Ils oublient d’y mentionner qu’ils sont quatre (sur cinq) à avoir voté « pour ». Et que, si le communiqué est signé du groupe dans sa globalité, une élue écologiste n’aurait pas exprimé de regrets quant à son choix en commission, note encore le directeur artistique.
Selon Mediapart, le groupe IES aurait écrit à Mix’Arts pour faire leur mea culpa : « Cet amendement nous a été présenté à l’instant même du vote. Nous avons été surpris par la brutalité du procédé, ce qui nous a empêchés de prendre une décision éclairée. » Ils disent avoir demandé de pouvoir changer leur vote. « Notre requête a malheureusement été rejetée par le Département »
En quelques jours, trois atteintes à la liberté artistique
Le Département verse cette (modeste) subvention depuis quatre ou cinq ans, rappelle Fabien Givernaud. Modeste, car elle représente finalement peu de choses, sur un budget global d’environ 250.000 euros. La survie du festival n’est pas en danger.
« Déjà, rapporté à notre budget total, ce montant – 4.000 euros – est complètement ridicule, soyons clairs », estime le directeur artistique de Bien l’Bourgeon. « Cet argent public, en réalité, ne sert pas à faire venir Médine. Il contribue à tout ce que l’on fait autour du festival proprement dit : les conférences gratuites, les ateliers gratuits, les actions de sensibilisation, la démarche de transition écologique, etc. » La portée symbolique de cette subvention est donc inversement proportionnelle à son montant.
Le Département de l’Isère n’est pas le seul contributeur public au festival : « Nous touchons aussi une subvention de la Région Auvergne-Rhône-Alpes – qui a été votée avant le retrait du Conseil départemental – et de la communauté de communes du Trièves, nous sommes aidés par la commune de Gresse-en-Vercors pour le matériel, par le Centre national de la musique, la SACEM, etc. » Les aides publiques constituent quelque 10% du budget du festival.
Si le Département n’est qu’un parmi d’autres, son retrait n’en a pas moins de sens aujourd’hui, conclut Fabien Givernaud. « On constate une montée en puissance de la censure dans la culture ces dernières années. Un basculement, plus ou moins depuis la pandémie de Covid-19. En une semaine à peine, l’humoriste Guillaume Meurice a été interdit de jouer (il a été déprogrammé à Uccle, en Belgique, NDLR), un festival a été annulé dans un couvent désacralisé (à Mayenne, sous la pression de groupuscules radicaux, NDLR), et enfin Bien l’Bourgeon. »
Autrement dit, il ne s’agirait pas de négliger la dimension politique de ce dossier. Dans un communiqué cité par la radio Alpes 1 Grenoble, Pierre-Didier Tchétché écrit ainsi :
« Cette nouvelle attaque contre une expression artistique constitue non seulement un abus de pouvoir, mais aussi une aggravation de l’islamophobie d’État. La droite départementale n’a jamais inscrit la lutte contre le racisme, l’antisémitisme ou l’islamophobie dans son action. Pour preuve, elle compte dans ses rangs le conseiller Gérard Dezempte – condamné pour injures racistes — et Julien Polat, vice-président en charge des finances, qui a, lors des dernières élections présidentielles, parrainé Éric Zemmour malgré sa condamnation pour provocation à la haine raciale. »











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