La marche des fiertés de samedi dernier à Voiron n’a pas été du goût de tout le monde. Une vidéo TikTok, retirée au bout de quelques heures, dénonçait notamment une « célébration d’illuminés » et allait jusqu’à des propos prônant la violence. Si l’autrice de la vidéo admet avoir tenu des « propos maladroits, qui ne reflètent ni ce que je pense, ni les valeurs que je défends », cette vidéo est tristement représentative de ce contre quoi les personnes LGBTQIA+ doivent se battre au quotidien.
La première marche des fiertés de Voiron a rassemblé entre 200 et 300 personnes ce samedi 7 juin 2025 pour un long défilé, des prises de parole et un village associatif. Une manifestation qui n’a pas plu à tout le monde.
Une commerçante du centre-ville est allée en revanche beaucoup plus loin. Elle a posté une vidéo sur TikTok de près de six minutes, où elle dénonce la présence de personnes revendiquant, de façon trop visuelle à ses yeux, leur identité de genre.
J’ai volontairement supprimé l’image et modifié le pitch de la voix. J’estime qu’il s’agit moins ici de dénoncer une personne en particulier qu’un discours ambiant, discours qui a tendance à se répandre Comme d’autres, je dispose bien sûr de la vidéo originelle.
La commerçante a depuis retiré sa vidéo et posté un message d’excuses sur TikTok. Mais il est utile de s’attarder un moment sur ses propos. Car ils symbolisent bien, me semble-t-il, ce que subissent régulièrement les personnes LGBTQIA+[1] au quotidien, notamment sur les réseaux sociaux.
« J’ai mal à ma France, vraiment »
La vidéo débute par un bref parcours sur la place de l’Europe. Des associations y avaient installé des stands où elles accueillaient les personnes intéressées, que celles-ci soient LGBTQIA+ ou non.
Premier argument avancé par la commerçante : elle aurait été contrainte d’annuler des rendez-vous « avec des familles », en raison de la présence de personnes trop « visiblement » LGBTQIA+ devant sa porte :
« Des clients m’annulent parce qu’ils ne peuvent pas venir, parce qu’ils ont des enfants, et qu’il y a des gens à moitié à poil devant l’agence. C’est normal, voilà. C’est normal. Je ne sais pas. »
Cette image des « familles », opposée à celle des personnes LGBTQIA+, n’est évidemment pas gratuite – bien que des familles aient participé à la marche proprement dite. Elle est à mettre en relation avec un propos que l’autrice de la vidéo exprime un peu plus loin :
« Franchement, on a perdu le sens commun. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Vraiment, je ne sais pas ce qui s’est passé.
Moi, à leur âge, on ne faisait pas ça, quoi. Moi, je suis de la génération “black, blanc, beur”. Je suis de la génération “qu’est-ce qu’on s’en balèque”. (…) Je suis de la génération des tattoos. Je suis de la génération des Diddl. La génération Diddl, voilà. Je suis de la génération des valeurs, en fait. Là, ce n’est pas de la valeur. (…)
J’ai mal à ma France. Vraiment. J’ai vraiment mal à ma France. »
Au-delà de l’argument économique de la perte d’activité un samedi après-midi (« Vous pourrissez mon activité (…). Ils pensent que tous les chefs d’entreprise, on est blindés, on est tous au CAC 40. (…) Je ne peux même pas travailler, en fait »), c’est donc bien une mise en miroir des valeurs qui s’impose ici. Et qui passe par une négation de la souffrance des personnes LGBTQIA+ et, partant, une disqualification de leur statut de personnes en lutte :
« Mais on laisse faire ce genre de truc d’une manifestation LGBTQZHYZA-prime. Au nom de quoi ? Je ne sais pas. On va considérer qu’ils sont en souffrance, paraît-il. (…)
Je m’attends à prendre la foudre de ce groupuscule. Mais franchement, j’en ai rien à biiiip… Je suis dépassée par toute cette merde. Ça me dépasse. (…)
Ils ne sont même pas ouverts d’esprit, je vous le dis. Ils ne sont pas du tout ouverts d’esprit. Ils sont persécutés. Mais persécutés de quoi, en fait ? À partir du moment où tu viens en pot de fleurs ou en licorne, avec les cheveux bleus, jaunes, verts, rouges et oranges, tu t’attends à quoi, en fait ? Tu t’attends à quoi ? Vous vous attendez à quoi, en fait ? »
En définitive, cette affirmation de la présence LGBTQIA+ dans l’espace public reviendrait à une démonstration purement visuelle, vaine voire ridicule. La marche des fiertés ne réunirait que « des gens à moitié à poil », qui « hésitent entre être une chaise, une licorne ou un tabouret », une « célébration d’illuminés » composée de « 30 loukoums déguisés comme une espèce de vieille soirée à 4 heures du matin », un « groupuscule » de « gens qui un jour sont chaises, le lendemain sont licornes, le surlendemain sont des tables ou des loups ».
Vient ensuite le propos sans doute le plus violent de tous : « Là, très précisément, aujourd’hui, j’ai envie d’être un AK47. Je suis dépassée. »
Une expression qui tombe sans doute sous le coup de la loi.

« Quelle que soit l’intention de son autrice, elle était violente – pour les personnes concerné·es, mais aussi pour tou·tes »
Comment réagir, à présent ? La coresponsable de l’association Feeling, organisatrice de la marche des fiertés, a été contactée directement par l’autrice de la vidéo. Celle-ci lui a présenté ses excuses, indiqué qu’elle avait réalisé son erreur et retiré la vidéo de TikTok.
En collégiale, Feeling a rédigé un communiqué qu’elle a publié sur sa page Facebook, et où elle choisit l’apaisement et le dialogue, sans pour autant minimiser la gravité des propos tenus :
« Pour nous, il était important de ne pas répondre uniquement par le clash ou par le silence. Cette personne a, semble-t-il, pris du recul : elle a retiré ses vidéos et publié un message d’excuse. C’est un geste qu’on reconnaît et qu’on respecte.
Mais on pense aussi qu’il faut nommer ce qui posait problème. Cette vidéo véhiculait des propos qui alimentent des idées fausses sur les marches des fiertés et sur les personnes LGBTQIA+.
Quelle que soit l’intention de son autrice, elle était violente – pour les personnes concerné·es, mais aussi pour tou·tes. Car ce genre de message contribue à banaliser les paroles discriminantes.
Et ça, on ne peut pas le laisser passer. »
Un événement tel que la marche des fiertés de Voiron « rend visibles des réalités souvent niées. Parce qu’il permet à des jeunes de se sentir moins seul·es. Parce qu’il crée du lien. Parce qu’il affirme que même dans une ville moyenne, dans un territoire rural, on a le droit d’exister pleinement, d’aimer, de marcher ensemble, et de rêver grand. »
Outre Feeling, la vidéo a été envoyée à d’autres associations, parmi lesquelles SOS Homophobie, présente au village associatif. Nous verrons si des actions ultérieures sont entreprises.
Contactée par mes soins, la commerçante souhaite, elle, tourner la page :
« Je me suis déjà expliquée publiquement et j’ai présenté mes excuses pour des propos maladroits, qui ne reflètent ni ce que je pense, ni les valeurs que je défends.
Aussi, je vous remercie de ne pas contribuer à diffuser cette vidéo, afin de ne pas porter atteinte aux associations qui étaient présentes, ni à mes collègues et clients, et dans le respect de mon souhait de tourner la page de cet événement.
Je ne souhaite pas m’exprimer davantage.
Je préfère désormais me concentrer sur mon travail et l’intérêt de mes clients. »
Dans son message d’excuses, posté sur TikTok, elle écrit entre autres : « Je me suis trompée, profondément. Jamais je n’ai voulu véhiculer de haine ni viser une communauté en particulier. Mais je reconnais que mes mots ont eu un impact, et j’en prends la responsabilité. » Des paroles d’apaisement, ici aussi. Le problème étant que le Net tend à ne rien oublier, et que la vidéo continue de circuler malgré sa disparition de TikTok.

L’internet pour les personnes LGBTQIA+, c’est « la vie hors ligne, en pire » selon SOS Homophobie
Sur l’internet, « la haine et le rejet LGBTIphobes restent omniprésent·es », écrit SOS Homophobie dans son rapport 2025 sur les LGBTIphobies. « Les LGBTIphobies se concentrent en particulier sur les réseaux sociaux (52% des cas répertoriés), et ce de manière publique (74%). Rejet et ignorance (72%) sont des caractéristiques très marquantes des discours de haine en ligne. »

Citée en interview dans ce rapport, Laure Salmona, cofondatrice de l’association Féministes contre le cyberharcèlement, affirme qu’il n’y a pas de frontière nette entre harcèlement en ligne et actes hors ligne :
« Les cyberviolences s’inscrivent dans un continuum : l’espace numérique est le reflet du monde tangible, on y retrouve toutes les dominations qui traversent nos sociétés. Les risques sont décuplés pour les personnes transet les personnes à la croisée de plusieurs oppressions.
Ces violences servent un projet politique : elles visent à silencier les personnes LGBTI, en les poussant à s’autocensurer ou à quitter des plateformes. Ces dynamiques sont délétères pour la liberté d’expression, mise à mal par les campagnes de cyberharcèlement des mouvements anti-droits, qui font de paniques morales comme le “wokisme” des armes visant à censurer les voix des groupes minorés. »
Une remarque à mettre en lien avec le souhait, exprimé en filigrane dans la vidéo TikTok de la commerçante voironnaise, que les personnes LGBTQIA+ trop voyantes quittent l’espace public. « Les progrès sociaux liés à ces mobilisations suscitent invariablement un backlash en ligne, visant à faire mesurer aux personnes qui luttent pour leurs droits le prix de leur rébellion contre l’ordre social », note Laure Salmona.
Quelques chiffres encore, tirés cette fois de sondages Ipsos menés pour l’association Féministes contre le cyberharcèlement en 2020, 2021 et 2022 : 85% des personnes LGBTI affirment avoir subi des violences LGBTIphobes en ligne, 93% des personnes trans disent avoir subi des cyberviolences. Et dans 72% des cas, les violences se poursuivent dans le monde tangible. Dans certains cas, la personne qui tient, sur des réseaux comme TikTok, des propos en faveur de la violence, passe ensuite à l’acte.
Et lorsque, dans sa vidéo TikTok, la commerçante fait référence à l’aïd el-Kebir qui s’était tenu la veille de la marche des fiertés, cela appelle une autre dimension exprimée par SOS Homophobie : le fait que les discours LGBTIphobes « empruntent souvent à des discours racistes et islamophobes, voire les complètent ».
« Il y a une forme de convergence des haines », acquiesce Laure Salmona. « Ce n’est pas étonnant, puisque tous les discours de haine sont fondés sur un terreau similaire : celui de la hiérarchisation des vies humaines et de la déshumanisation de certaines populations. Ces discours viennent donc se renforcer – d’autant qu’ils sont aujourd’hui largement diffusés, relayés et acceptés socialement. La montée des discours d’extrême droite, ainsi que la collusion du monde de la tech avec les hérauts de ces idéologies contribuent, hélas, à “normaliser” ces discours. »
Vincent Degrez
[1] Lesbiennes, gays, bisexuelles, trans, queer, intersexuées, asexuelles et autres. Aux États-Unis, le sigle le plus long est LGBTTQQIAAP : lesbian, gay, bisexual, transgender, transexual, queer, questioning (des personnes qui se questionnent sur leur sexualité), intersex, asexual, allies (les alliés hétérosexuels de la cause), pansexuels (qui revendiquent une attirance pour n’importe quel genre). On voit parfois aussi en anglais apparaître un O, pour other (les autres)(source).











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