INFO RUE HAUTE | Le 7 juin, une agente immobilière voironnaise a posté, en marge de la marche des fiertés, une vidéo TikTok violemment anti-LGBTQIA+. Une pétition a été mise en ligne voici une dizaine de jours pour réclamer des mesures concrètes au sein de ce réseau d’agences afin de « garantir un environnement sûr et inclusif pour tou·tes ». Jusqu’à présent, tant l’agente que le réseau national dont elle fait partie jouent la carte de « l’affaire est close, passons à autre chose », en s’appuyant sur le fait que « les propos tenus dans cette vidéo ont fait l’objet de regrets exprimés immédiatement par leur autrice, qui a depuis présenté des excuses claires et publiques, et supprimé la publication concernée ». Or, si l’on en croit une seconde vidéo postée peu après la première et dont Rue Haute a reçu une copie, cette suppression n’a été ni immédiate ni spontanée.
L’affaire de l’agente immobilière voironnaise qui, en marge de la première marche des fiertés de Voiron, avait posté sur TikTok un message violemment anti-LGBTQIA+, rebondit depuis une dizaine de jours avec la publication de la vidéo sur YouTube et la diffusion d’une pétition mise en ligne le 28 juin sur Change.org.
L’autrice de la pétition réclame que des « mesures concrètes » soient prises « contre les propos LGBTQIA+phobes » qui ont été tenus « dans une agence Guy Hoquet ». Après avoir cité le nom de l’agente immobilière et signé de son propre nom, l’autrice de la pétition a supprimé le premier et remplacé le second par un pseudonyme. À ses yeux :
« Ces paroles ont profondément choqué et blessé des membres de la communauté queer locale, ainsi que de nombreuses autres personnes solidaires.
Ces propos discriminatoires ne doivent pas être ignorés, surtout lorsqu’ils émanent de personnes occupant une fonction de représentation au sein d’entreprises de confiance.
Nous demandons à l’agence concernée, ainsi qu’au groupe auquel elle appartient, de :
- Condamner publiquement ces propos ;
- Prendre des mesures concrètes pour garantir un environnement sûr et inclusif pour tou·tes ;
- Mettre en place une formation obligatoire contre les discriminations pour l’ensemble de leurs équipes.
Le respect des droits des personnes LGBTQIA+ ne doit pas être une option. Il est temps que les entreprises prennent leurs responsabilités. »
Le 30 juin, j’ai rencontré l’autrice de la pétition[1], qui avait elle-même participé à la marche des fiertés de Voiron quelques semaines plus tôt. Elle m’a confié à quel point la violence des propos de l’agente immobilière l’avait choquée.
La veille, elle avait envoyé un e-mail au président du réseau Guy Hoquet l’Immobilier ainsi qu’au directeur général d’Arche, maison-mère de plusieurs réseaux d’agences immobilières (parmi lesquelles Guy Hoquet, Citya Immobilier, Laforêt et Century 21). J’étais moi-même en copie de ce courriel (ainsi que de la réponse du patron du réseau), tout comme Le Dauphiné libéré et plusieurs associations.
Elle y justifiait cet appel notamment par le fait que l’agente avait tenu ces propos « dans le cadre de son activité professionnelle ». Pour la première de ses deux vidéos postées sur son compte TikTok professionnel, l’agente s’était en effet filmée durant six minutes à l’intérieur de l’agence voironnaise, dont un morceau du logo était bien visible derrière elle, après avoir parcouru durant une vingtaine de secondes le village associatif installé devant ses bureaux.
Dans son courriel aux patrons du réseau Guy Hoquet, la pétitionnaire estimait que « ces propos ne relèvent pas d’un simple malaise ou d’un désaccord, mais expriment une forme de mépris manifeste, de rejet explicite et de violence symbolique à l’encontre des personnes LGBTQIA+, tenus dans un cadre professionnel ». Elle revenait ensuite sur la chronologie des faits, précisant que l’agente avait d’abord « désactivé temporairement l’ensemble de ses réseaux sociaux, publié puis supprimé un message d’excuse, puis repris son activité normalement au sein de l’agence, sans qu’aucune sanction apparente n’ait été prise ».
L’autrice de la pétition ajoutait enfin qu’à un récent avis Google défavorable pour l’agence immobilière voironnaise – avis qui dénonçait les « propos extrêmement violents et homophobes » tenus par l’agente durant la pride –, la collaboratrice de Guy Hoquet avait posté une réponse des plus comminatoires, menaçant l’internaute de poursuites judiciaires pour diffamation publique. L’avis et la réponse ont depuis été retirés du site Google, mais en voici une capture d’écran :

Cette contradiction apparente entre une contrition publique et des menaces de poursuites judiciaires démontre, selon l’e-mail envoyé par l’autrice de la pétition à la direction de Guy Hoquet, « une position incohérente et opportuniste, incompatible avec les valeurs de respect, d’inclusion et de professionnalisme que doit incarner votre réseau. (…) Je considère qu’il est de la responsabilité de votre réseau d’agences de prendre des mesures claires et fermes. Laisser ce type de comportement se poursuivre sans réaction reviendrait à cautionner moralement ces violences. »
Pour Guy Hoquet, « l’incident est clos »
Dès le lendemain matin, le président de Guy Hoquet répondait par e-mail en rappelant « que les propos tenus dans cette vidéo ont fait l’objet de regrets exprimés immédiatement par leur autrice, qui a depuis présenté des excuses claires et publiques, et supprimé la publication concernée ».
« Nous comprenons que ces propos aient pu heurter. Ils ne reflètent ni les valeurs du réseau Guy Hoquet, ni celles de ses franchisés. Notre réseau est fermement engagé en faveur du respect, de la diversité et de l’inclusion, et nous restons vigilants à ce que ces principes soient incarnés sur le terrain.
La collaboratrice concernée a été entendue, et des échanges ont eu lieu en interne pour que cette situation ne se reproduise pas. Nous considérons aujourd’hui que l’incident est clos, les excuses ayant été formulées et comprises par les associations concernées. Nous souhaitons avancer avec responsabilité et discernement, dans le respect des personnes et des engagements réciproques.
Nous vous remercions pour votre vigilance citoyenne, toutefois ne pouvons accéder à votre demande, car cette personne n’est pas salariée du groupe que je dirige (chaque agence franchisée est indépendante juridiquement), ni conforme à nos valeurs de dialogue et de progression collective. »
Un propos qui, en définitive, ne s’écarte guère de la réponse que j’avais obtenue, par e-mail là aussi, de l’agente avant de publier mon premier article sur le sujet :
« Je me suis déjà expliquée publiquement et j’ai présenté mes excuses pour des propos maladroits, qui ne reflètent ni ce que je pense, ni les valeurs que je défends.
Aussi, je vous remercie de ne pas contribuer à diffuser cette vidéo, afin de ne pas porter atteinte aux associations qui étaient présentes, ni à mes collègues et clients, et dans le respect de mon souhait de tourner la page de cet événement.
Je ne souhaite pas m’exprimer davantage.
Je préfère désormais me concentrer sur mon travail et l’intérêt de mes clients. »
Bref, l’incident est clos, chacun peut rentrer chez soi. Nettement insuffisant, pour l’autrice de la pétition, qui a rétorqué, en réponse à l’e-mail de réponse du patron de Guy Hoquet, qu’« en tant que personne LGBTQIA+, je suis aujourd’hui confrontée à la réalité suivante : si je cherche un logement demain, je peux tomber face à Mme ****, qui a tenu ces propos. Cela signifie que ma possibilité d’accès au logement est compromise par son discours haineux, et cela est extrêmement grave. »
Au moment de publier le présent article, aucune réaction n’est venue du groupe Guy Hoquet. J’ai moi-même envoyé vendredi dernier une liste de questions au président du réseau, avec copie au DG d’Arche. Des questions là aussi restées sans réponse.
« Je n’agis pas par vengeance, mais pour faire valoir mes droits et arrêter d’avoir peur », m’a assuré l’autrice de la pétition. « Ces propos étaient graves – elle dit quand même qu’elle a “envie d’être un AK47” ! Alors même qu’il s’agissait de la première “pride” à Voiron, destinée à promouvoir l’égalité, la tolérance, l’amour, cette agente montre de la haine. Dans sa vidéo, elle dit qu’elle doit annuler des rendez-vous avec des familles, à cause de la présence de personnes LGBTQIA+ sur la place de l’Europe. Elle oublie que des familles, avec des mineurs, ont participé à la marche. »
L’autrice de la pétition a souligné son intention de porter plainte. « Ma compagne l’a déjà fait, je vais sans doute le faire aussi. J’ai également introduit un signalement sur la plateforme gouvernementale SignalConso, et reçu une indication que Guy Hoquet l’avait lu. »
« Des non-binaires en train de manifester à moitié à P-O-I-L » : la vidéo qui contredit en partie le narratif de l’entreprise
Un élément nouveau vient néanmoins contredire le narratif du réseau Guy Hoquet l’Immobilier et de sa collaboratrice. Selon le discours qui prévalait jusqu’à présent, celle-ci avait supprimé la vidéo litigieuse et contacté l’association organisatrice de la « pride » voironnaise pour lui présenter ses excuses. Elle avait également publié sur son compte TikTok un message écrit d’excuses (lisible ici), avant de rapidement le supprimer lui aussi…. et de le republier voici peu de temps, à la date du 7 juin.
Cet élément nouveau, c’est une seconde vidéo dont j’ai reçu une copie. Dans cette « story TikTok[2] » d’une cinquantaine de secondes, que l’agente a visiblement postée peu de temps après la première, elle se plaint amèrement – tout en conduisant sa voiture – du fait que la plateforme l’a contrainte à supprimer sa contribution précédente. En voici la retranscription[3] (dans le fichier que j’ai reçu, la première phrase est légèrement tronquée) :
« … avant de me faire supprimer ma vidéo TikTok où j’exprimais un… ressenti sur ce qui se passait devant l’agence et le fait que j’avais des non-binaires en train de manifester à moitié à P-O-I-L, que je trouvais ça lunaire et quand même un peu surréaliste, donc ça on te supprime. Par contre, des meufs à moitié à poil sur TokTok, ça, ça dérange pas. Ça dérange pas.
Du propos de haine, de racisme, ça passe, ça passe ! Mais par contre, les multicolores, les licornes, les tables et les chaises, ah bah ça, il faut pas y toucher, hein. Ça c’est pro, TikTok, quoi. Grande classe, grande ouverture d’esprit. Merci la plateforme. »
Loin d’avoir mis volontairement offline sa première vidéo, c’est bien sous la contrainte de la plateforme que l’agente s’est exécutée. La décision de TikTok était peut-être motivée par un ou des signalement(s) pour infraction à la politique de la plateforme en matière de discours de haine[4] – sans parler de l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881[5] – ou simplement par un algorithme interne qui aurait détecté ce discours anti-LGBTQIA+.
L’argument d’une suppression rapide suivie d’excuses immédiates tient d’autant moins que, dans cette seconde vidéo, l’agente persiste et signe : le problème, ce sont les « non-binaires en train de manifester à moitié à P-O-I-L » devant l’agence, « les multicolores, les licornes, les tables et les chaises » (référence au discours tenu dans la première vidéo : « des gens à moitié à poil » qui « hésitent entre être une chaise, une licorne ou un tabouret »).
Remarquons enfin que, dans la communication du réseau d’agences comme dans celle de la collaboratrice voironnaise, il n’est fait référence qu’à « une » vidéo, autrement dit à la première. Sans mentionner l’existence de la story TikTok qui lui a fait suite, certes de manière volontairement éphémère.
Des licornes à CNews : un certain air du temps
Un dernier détail, mais qui fait sens dans l’atmosphère médiatique qui est la nôtre. Les hashtags accompagnant la première vidéo TikTok se composaient ainsi :
« J’ai mal à ma france #france #lunaire #help #2027 @CNEWS ».

Comme un appel du pied à la chaîne-star de Bolloré ? Elle ne serait pas la première personne issue de la société civile à devenir une personnalité de plateau – il suffit d’assister à une projection d’Au boulot !, le dernier film de François Ruffin et Gilles Perret, qui plonge l’avocate et chroniqueuse télé médiatique Sarah Saldmann dans une semaine de travail manuel visiblement difficile à supporter.
Parmi les autres signes des temps, on peut citer une tendance générale à se filmer soi-même… et le fait que l’internet jouisse d’une mémoire phénoménale. Prenez les « licornes », dénoncées par l’agente immobilière comme symboles d’une sexualité trop visiblement fluctuante. La même agente affirmait pourtant, dans une vidéo TikTok perso datant de 2019 (soit avant qu’elle n’intègre le secteur immobilier) : « J’adore le poney, les licornes et la fête. Et ne pas me prendre au sérieux, surtout. » Elle terminait alors sa vidéo sur ces mots inspirants : « Et n’oubliez jamais ça : soyez fiers de ce que vous faites, allez au bout des choses, c’est comme ça qu’on accomplit ses rêves. »
Autres temps, autres mœurs.
Vincent Degrez
(Photomontage de tête © Pexels/Pixabay/Alexander Grey/TikTok)
[1] Au moment d’écrire ces lignes, la pétition totalise quelque 250 signatures
[2] Une « story TikTok » a vocation à ne durer que 24 heures, contrairement aux vidéos TikTok classiques.
[3] Pour des questions juridiques, j’ai à nouveau supprimé l’image pour ne garder que le son, modifié numériquement.
[4] « Nous n’autorisons aucun discours haineux, comportement haineux ou promotion d’idéologies haineuses. Cela inclut le contenu explicite ou implicite qui attaque un groupe protégé. » (Source)
[5] « Ceux qui, par l’un des moyens énoncés à l’article 23, auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, seront punis d’un an d’emprisonnement et de 45.000 euros d’amende ou de l’une de ces deux peines seulement. » (Source)











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