« La fermeture du bassin extérieur de Voiron est massivement déplorée » : on ne saurait être plus clair. Dans un rapport rendu à la communauté d’agglo début 2024 et disponible sur son site interne, le conseil de développement, composé de citoyens bénévoles, livrait le fruit d’une enquête menée auprès d’un millier d’habitants du Voironnais. Parmi les résultats, une conclusion s’imposait : la décision de combler les bassins extérieurs, prise sans concertation publique, était une erreur. Particulièrement sur fond de multiplication et d’allongement des canicules.
Chaque année à cette époque, le débat revient sur les terrasses de café comme sur les réseaux sociaux : pour ou contre la disparition des bassins extérieurs à la piscine municipale de Voiron ? Soyons honnêtes, les voix critiques sont (beaucoup) plus nombreuses que les personnes satisfaites.
En septembre 2024, par exemple, la Ville se réjouissait sur sa page Facebook d’avoir battu des records de fréquentation : « Cet été, vous avez été plus de 14.200 à profiter de la piscine municipale en seulement 2 mois, malgré un début d’été relativement pluvieux. Un chiffre qui dépasse donc le précédent record de 2015 avec ses 13.600 entrées ! » Un excellent résultat qu’il fallait attribuer, selon l’équipe Communication de la mairie, à l’espace aqualudique réalisé l’année précédente : « Après deux années d’exploitation, l’espace aqualudique a conquis petits et grands avec ses 12 jeux d’eau tandis que le bassin intérieur continue d’offrir détente et sport pour tous. »
Sur la page politique du maire (et vice-président du Pays voironnais, et vice-président du Département) Julien Polat, le message était quasiment identique :
« Malgré le mois de juillet particulièrement pluvieux, les journées ensoleillées ont donné l’occasion aux enfants et aux familles de s’emparer pleinement de l’espace aqualudique qui permet aux plus jeunes de se rafraîchir et de s’amuser en toute sécurité, et aux parents de se détendre en toute sérénité sur la plage enherbée voisine. Les nageurs ont quant à eux pu continuer à profiter du bassin ouvert sur les espaces extérieurs. »
En revanche, les commentaires différaient considérablement. Sur la page de la Ville, on pouvait lire ceci :
« Je crois surtout que c’est les grosses chaleurs qui ont attiré la foule, car enlever le bassin extérieur pour y mettre des jeux c’est désolant. Pour se baigner, on s’entasse dans une zone intérieure très bruyante ! »
« Tous dans le même bassin, pas de place pour nager tranquillement, je suis désolé mais non c’était mieux avant quand il y avait le bassin extérieur ! »
« Se vanter de record de fréquentation en pleine canicule… C’est ridicule. »
« Vous avez déplacé les incivilités de Voiron à Charavines, on emmène les petits à la pataugeoire glissante de Voiron, mais pour nous parents les journées piscine sont longues, le grand bassin est saturé ! Et vous voulez qu’on aille où ailleurs ? On n’a pas tous des piscines privées, hein ! Gros succès ou pas le choix plutôt ? Sans parler des fermetures de plages à Chara et de la guerre pour stationner ! »
À ce dernier commentaire, la Ville répondait avec son amour habituel des points d’exclamation et des smileys clins d’œil : « Difficile de tracer avec certitude qui a “quitté” la piscine de Voiron pour se rendre au lac ou ailleurs… Mais s’il s’agit de constater que les incivilités à la piscine de Voiron se sont réduites, nous ne nous en plaignons pas ! »
Il aurait pourtant été intéressant de savoir si le public qui fréquente la piscine-avec-espace-aqualudique est le même que celui qui venait profiter des trois bassins (un intérieur et surtout deux extérieurs) durant l’été.
Il faut dire que, malgré les années, la décision de combler les deux bassins extérieurs a encore bien du mal à « passer » pour certain·es habitant·es de Voiron et des communes avoisinantes. C’est souvent le premier sujet que l’on me propose lorsque je demande aux gens que je rencontre : de quoi souhaiteriez-vous que je parle sur Rue Haute ?
Le bassin extérieur de Voiron « était le seul espace de rafraîchissement en ville durant la période estivale »
En l’absence apparente d’étude de fréquentation (avant ou après les travaux de construction de l’espace aqualudique), un autre document offre un instantané sur la perception de l’offre de baignade à Voiron : un avis du conseil de développement remis le 9 janvier 2024 à Bruno Cattin, président de la Communauté d’agglomération du Pays voironnais (CAPV).
Issu de la loi Voynet du 25 juin 1999, le CoDev est « une assemblée de citoyens bénévoles » censée « représenter les « milieux économiques, sociaux, culturels, éducatifs, scientifiques, environnementaux et associatifs ». Son rôle ? « Donner son avis sur le projet de territoire et sur les documents de prospective et de planification résultant de ce projet, ainsi que sur la conception et l’évaluation des politiques locales de promotion du développement durable. »
Saisi par la CAPV le 29 septembre 2022 (après la fermeture des bassins extérieurs à Voiron), le CoDev a produit un rapport diffusé auprès des élus du Pays voironnais au 1er trimestre 2024, avant une présentation en conférence communautaire le 9 avril de la même année.
Dans le cadre de cet avis, le CoDev a notamment mené une enquête auprès des habitants du Pays voironnais, par le biais d’un questionnaire qui « avait vocation à analyser, d’une part, les habitudes, et d’autre part, la demande des habitants du Pays voironnais en matière de piscines et d’accès à la baignade ». Ce questionnaire « a été diffusé dans le Mag du Pays voironnais et sur le site internet, mais il a aussi été relayé par les membres du conseil de développement dans les communes, sur leur site, dans leur magazine ou sur leurs réseaux sociaux ».
Sur plus de 1.000 répondants[1], quelque 714 réponses ont été prises en compte « car complètes ».
Résultat ? « Peu de personnes ont exprimé des idées positives, la plupart ont exprimé des avis négatifs » sur l’offre de baignade dans les communes du Pays voironnais. Aucun des points positifs ne concerne la piscine municipale de Voiron :
• « La piscine de Tullins ainsi que la piscine de Saint-Geoire-en-Valdaine sont fortement appréciées en été.
• La piscine de Voreppe est également appréciée comme piscine de proximité.
• La piscine de Moirans est appréciée pour ses clubs sportifs et les cours de natation toute l’année.
• Enfin, on mentionne la piscine de La Côte-Saint-André, comme une piscine très liée au Voironnais, car fréquemment utilisée par les citoyens du territoire. »
En revanche, Voiron est bien représentée dans les points négatifs relevés par les répondants, qui dénoncent « une offre aquatique insuffisante sur le territoire du Pays voironnais » :
« Les répondants critiquent principalement le fait qu’il n’y ait pas assez de piscines, suite aux fermetures passées (bassin extérieur de Voiron, piscine de Rives) et vu la crainte de la fermeture de celle de Moirans. Il n’y a plus d’offre vers Réaumont/Rives.
→ Crainte pour les clubs, pour l’apprentissage de la nage (souvent cité) et pour les familles.
Par conséquent, les répondants critiquent la saturation en été des piscines (notamment Voiron) et du lac de Paladru. »
Concernant spécifiquement la piscine de Voiron, les répondants regrettent que « la ville-centre du Pays voironnais [ne soit] pas pourvue d’une piscine à la mesure d’une agglomération de près de 100.000 habitants ». Le CoDev ajoute que « les réponses ouvertes du questionnaire font état de nombreuses critiques » (je souligne) :
• « La fermeture du bassin extérieur de Voiron est massivement déplorée, car c’était le seul espace de rafraîchissement en ville durant la période estivale. Les répondants ne comprennent pas cette décision prise dans un contexte de réchauffement climatique, et regrettent le manque d’attention envers les habitants modestes qui ne partent pas en vacances.
• L’offre aquatique de la piscine de Voiron n’est pas adaptée, ni pour les familles avec enfants (aucune structure ludique en hiver) ni pour les nageurs (qui manquent de place pour faire des longueurs).
• Le prix d’entrée de la piscine est trop élevé, surtout pour les habitants extérieurs à Voiron,
• L’amplitude horaire est insuffisante pour le public,
• La piscine est saturée. »
Les habitants dénoncent en creux une décision prise sans concertation publique, comme la requalification du Mail et la fermeture du square Brameret, entre autres.
Parmi les souhaits exprimés par les répondants à l’enquête du CoDev, on retrouve bien une offre aqualudique, mais qui ne se fasse pas au détriment de la natation. Les répondants désirent ainsi « des bassins distincts : un pour jouer (25 m), un pour nager (50 m) », et une offre « hiver / été, avec un bassin intérieur et un bassin extérieur ».
Plus encore, en matière de « maintien ou rénovation de l’existant », leur demande « se concentre autour de la rénovation de la piscine de Moirans et le retour du bassin extérieur de Voiron » (je souligne).
À Voiron, on passe de 1.500 m³ à moins de 400 m³ d’eau, mais à quel prix ?
L’un des arguments invoqués par Julien Polat pour justifier le remplacement des bassins extérieurs par un espace aqualudique était environnemental. En mai 2022, dans les colonnes du Dauphiné libéré, il chiffrait ainsi à 1.500 m³ d’eau potable la capacité du bassin voironnais, qu’il fallait recharger dans la saison de trois mois environ – alors que, selon les niveaux avancés en juillet 2023 par Stéphane Valentin, adjoint aux sports, l’espace aqualudique nécessiterait moins de 400 m³ d’eau.
Tout est peut-être question de choix politique, ici comme dans bien d’autres dossiers. En effet, bien que partisans du retour des bassins extérieurs à Voiron, les répondants du CoDev manifestaient eux aussi « une forte attente quant à la prise en compte de l’environnement », et ce, selon deux angles d’attaque, précise le CoDev : « D’abord, ils souhaitent que le réchauffement climatique et le besoin croissant de rafraîchissement soient davantage pris en compte. Ensuite, ils attendent des piscines plus écologiques : “éco-responsables”, “bassins non chlorés pour les enfants”, “respect de l’environnement”, etc. » Avec, en modèle possible, le concept de baignade naturelle de type Rivièr’Alp aux Échelles.
Enfin, les répondants voulaient « permettre aux plus démunis d’accéder à une offre de baignade en été », et tenaient à « considérer une piscine comme un lieu social indispensable pour détendre et distraire la jeunesse ».
Un autre chiffre relevé par le CoDev démontre que le choix de combler les bassins extérieurs à Voiron n’était peut-être pas le bon :
« Alors que la ville de Voiron compte trois fois plus d’habitants que Tullins, la piscine de Voiron a attiré quasiment le même nombre de baigneurs que celle de Tullins durant l’été [2023]. En période estivale, la piscine découverte de Tullins correspond davantage aux besoins de baignade loisirs des habitants du territoire, que la piscine couverte de Voiron. »
Au final, 70 % des répondants se disaient « moyennement ou pas satisfaits » de l’offre aquatique du Pays voironnais. C’est donc en toute logique que le CoDev conclut que « les habitants souhaitent une réorganisation de l’offre aquatique à l’échelle du Pays voironnais », avec, entre autres, « des bassins extérieurs, destinés au rafraîchissement estival ».
« Une piscine pas à l’échelle d’une ville comme Voiron » dès 2017, malgré les bassins extérieurs
En 2017, en pleine réflexion sur l’intégration de la compétence « piscines », la communauté d’agglo avait déjà commandé une « étude plan piscine », cette fois au bureau Sprint Conseil, document qu’elle a reçu le 16 mai 2017.
Le bureau d’études y cite notamment des avis d’usagers trouvés sur le site « guide-piscine.fr ». Pour la piscine municipale de Voiron, on y lit entre autres : « Piscine saturée sur les créneaux du soir », « Pas à l’échelle d’une ville comme Voiron ». Plusieurs années avant la disparition des bassins extérieurs.
Selon Sprint Conseil, « la piscine municipale de Voiron est aujourd’hui, de par son positionnement en centre-ville et sa composition de bassins, l’ouvrage le plus structurant du territoire intercommunal ». Ses atouts, selon lui, résidaient alors dans « son accessibilité à pied pour de nombreux scolaires, un bassin sportif couvert le plus grand du territoire (5 lignes d’eau), la présence de nombreux bassins extérieurs et solarium quantitatif » (je souligne).
À l’inverse, ses limites étaient « des annexes d’accueil du public et des groupes trop restreints compte tenu des bassins accessibles ; une absence de possibilité d’extension du bâtiment vestiaires ; des dimensions de bassins ayant pour conséquence de fortes consommations d’eau et d’énergie fossiles pour des besoins inexistants (profondeur du bassin extérieur) ; une difficulté de stationnement qui limite le rayon d’attractivité de l’ouvrage ».
À nouveau, la présence des bassins extérieurs était mentionnée comme un atout majeur de la piscine voironnaise. Et face à un site déjà « saturé sur les créneaux du soir » et clairement « pas à l’échelle », la décision de combler ces bassins pour ouvrir un espace aqualudique pose des questions : elle répondait certes à une exigence d’économie d’eau, mais engendrait ou amplifiait d’autres problèmes bien présents voici quasiment une décennie.
D’autant qu’entre 2016 et aujourd’hui, loin de baisser, la démographie voironnaise est passée de 20.209 à 21.604 habitants, tandis que la densité de population grimpait de 922,8 à 986,5 habitants/km². Pas de quoi régler naturellement un problème d’échelle.
Vincent Degrez
[1] Un public de répondant composé majoritairement de femmes (72 %). La moitié avait entre 40 et 60 ans, puis un tiers entre 20 et 40 ans (« absence de la parole des plus jeunes », note à cet égard le CoDev). « Toutes les communes sont représentées (sauf Velanne et Charancieu) », souligne encore le groupe à l’origine de ce rapport, qui insiste sur « une surreprésentation des Moirannais (20 % des répondants), ce qui montre le niveau d’intérêt pour cette population. Les communes ayant un point de baignade sont bien représentées. »
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