Les trottoirs débordent de crottes à Voiron. À tel point qu’un excrément a réussi à atteindre la poignée de porte de la permanence de Sandrine Nosbé, députée LFI de la 9e circonscription. Plainte a été déposée auprès de la police. Mais on peut y voir la matérialisation, à la fois « crade » et ras du front, d’une polarisation du débat politique à toutes les échelles, nationales comme locales, amplifiée par les réseaux sociaux.
Ces dernières semaines, plusieurs personnes m’ont confié leur crainte que la campagne pour les municipales soit « sale » à Voiron. Assez littéralement, si l’on en croit un récent incident survenu à la permanence parlementaire de Sandrine Nosbé, députée (NFP-LFI) de la 9e circonscription, rue Genevoise dans le centre-ville.
Ce lundi 27 octobre, son équipe a trouvé un étron posé sur la poignée de la porte d’entrée (voir photo). « Contactée aussitôt, la police est venue le matin même pour effectuer des prélèvements, puis est repassée dans l’après-midi, et nous avons pu officiellement porter plainte », m’a confié l’assistante parlementaire de la députée. « Une caméra-dôme, disposée en face de la permanence, appartient à la Caisse d’épargne : la police pourra peut-être en tirer quelque chose. »
Aucune caméra de la municipalité n’est aussi proche des lieux de l’incident. Une caméra-dôme est fixée à l’angle de l’église Saint-Bruno (à une centaine de mètres de là) ; de l’autre côté, on en trouve une au croisement avec la rue Porte-de-la-Buisse, à l’entrée de la place de l’Europe, où pas moins de deux caméras fixes ont été disposées sur une façade.
Julien Polat n’a pourtant pas manqué de multiplier les caméras de vidéosurveillance depuis le début de son premier mandat de maire, pour un coût global d’au moins 2 millions d’euros à ce jour (sans compter les frais d’entretien, de renouvellement, etc.). Par souci d’économie sans doute, l’exécutif municipal n’a guère installé de panneaux d’affichage alertant de la présence de caméras dans l’espace public, pourtant légalement obligatoires.
Crachats sur la vitrine, serrure vandalisée : chronique d’une violence politique ordinaire
On se souvient de la permanence de la précédente députée, Élodie Jacquier-Laforge (Modem), dont la porte vitrée avait été détruite au moyen d’un poteau métallique. L’auteur des faits avait été retrouvé et avait avoué les raisons de son acte : il était opposé à la réforme des retraites, réforme à laquelle la députée était favorable.
Cette dégradation n’est toutefois pas une nouveauté pour l’équipe de la députée Insoumise. « En juin, au moment des Fêtes de la musique, on a par exemple vandalisé la porte en introduisant quelque chose dans la serrure afin de la bloquer. Nous avons dû la faire changer. » Problème : en raison de travaux, la caméra qui aurait pu capter l’image de l’indélicat·e avait été temporairement déposée.
Était-ce lié ? L’absence de caméra a-t-elle pu encourager quelqu’un à dégrader la serrure ? « C’est difficile à dire, car je ne sais pas depuis quand cette caméra n’était plus en fonction », répond l’assistante parlementaire. « Mais le fait est que nous subissons régulièrement des incidents de type crachats sur la vitrine. »
Du RN à LFI : le diable change de camp
Le prix à payer quand on est un·e élu·e de La France insoumise ? Voiron n’échappe clairement pas à l’ambiance de polarisation qui imprègne le débat politique à l’échelle nationale. Avec, d’un côté, un Rassemblement national en état de dédiabolisation avancé, et de l’autre une France insoumise, et singulièrement son chef de file, Jean-Luc Mélenchon, en phase de diabolisation effrénée.
En octobre 2023, Patrick Cohen, journaliste pas particulièrement partisan de Mélenchon (c’est un euphémisme), notait dans l’émission C à vous que « la dédiabolisation change de camp » en passant du RN à LFI. Avec un parti lepéniste « de plus en plus banalisé et normalisé », voire « désirable ».
Ceci est le résultat de plusieurs tendances à l’œuvre depuis des années, particulièrement depuis la première campagne d’Emmanuel Macron et l’arrivée au pouvoir de cette forme contemporaine d’« extrême centre ».
Avec, en parallèle, la montée en puissance de l’argument « des extrêmes » (au pluriel) qui, au sein de l’équipe macroniste (au sens large, puisqu’elle inclut notamment les « centristes » du Modem, d’anciens et actuels LR, et une partie de la gauche dite « macro-compatible »), met dans le même sac LFI et RN. En partant du principe que LFI relèverait de l’extrême gauche, alors que tant le Conseil d’État qu’un parti comme le NPA ou un média comme Alternatives économiques ne reconnaissent pas cette affiliation.
L’assimilation macroniste de LFI à un « extrême », comparable voire assimilable à l’extrême droite du Rassemblement national, a une utilité évidente : discréditer un mouvement politique qui a vu son chef de file enregistrer 21,95% des scrutins au premier tour de la présidentielle en 2022, sur les talons du RN (23,15%) et guère loin de La République en Marche (27,85%).
Cette façon de balayer LFI et le RN du même revers de la main est un jeu dangereux, estimait en 2023 Jonathan Bouchet-Petersen sur le site de Libération :
« Il y a bien des reproches à faire au leader des Insoumis, mais quand les macronistes disqualifient “les extrêmes” en mettant grossièrement LFI et le RN dans ce même sac, c’est l’extrême droite qui y gagne en respectabilité. Un jeu à la fois malhonnête et dangereux qui exonère le pouvoir de tout examen de conscience. (…)
Manière de diaboliser en bloc le Rassemblement national (RN) et La France insoumise (LFI) – en tapant d’ailleurs plus souvent sur, selon eux, le “dangereux” Jean-Luc Mélenchon que sur l’incompétente Marine Le Pen – pour mieux se poser en seule offre raisonnable. En valeur refuge à défaut d’être enthousiasmante. »
Or, « à mettre dans le même sac la leader xénophobe de l’extrême droite et celui qui a rassemblé la gauche insoumise, socialiste, communiste et écologiste lors des dernières législatives, Emmanuel Macron et ses porte-voix entretiennent, en (in)conscience, une délétère confusion qui profite en fin de compte au parti lepéniste ».
Et le chroniqueur de citer en hyperlien un autre article de Libé revenant sur des actes de violence commis par des militants d’extrême droite radicale dans une université à Besançon, après que des jeunes du syndicat étudiant UNI avaient agressé un étudiant à Reims, dans le cadre de la lutte contre la réforme des retraites. Une « montée des violences » que Jonathan Bouchet-Petersen reliait donc à la confusion entretenue sur les « extrêmes ».
En juillet 2024, le Nouveau Parti anticapitaliste estimait quant à lui qu’« en axant toute sa campagne contre Jean-Luc Mélenchon, le camp présidentiel poursuit un double objectif : d’une part, fragmenter la gauche, pour tenter de l’empêcher d’acquérir une éventuelle majorité, et en détacher la droite pour l’intégrer à un éventuel gouvernement de coalition ».
Sachant enfin que le RN joue lui aussi à fond la carte d’une France insoumise « semeuse de chaos », à l’inverse d’un Rassemblement national « parti de l’ordre ». Jordan Bardella, président du RN et député européen, ne disait pas autre chose quand il écrivait sur X/Twitter en février dernier :
« Défendons la France face au chaos souhaité par LFI !
Face aux provocations et aux dérives de l’extrême gauche, le RN se positionnera toujours du côté de l’ordre et de la stabilité.
À la différence de nos adversaires, davantage préoccupés par leurs intérêts personnels, l’amélioration du quotidien des Français est notre priorité ! »

À Voiron, les réseaux sociaux dans le caniveau
Les députés ont certainement une part de responsabilité dans cette situation. En janvier dernier, le Cepremap (Centre pour la recherche économique et ses applications) a publié une note dans laquelle il analysait deux millions de discours prononcés entre 2007 et 2024 à l’Assemblée nationale. Sa conclusion ?
« L’ancien monde politique, marqué par l’alternance au pouvoir entre la gauche et la droite qui rythmait les débats parlementaires, a laissé place au nouveau monde. Celui-ci se caractérise par la fragmentation des partis et une polarisation très forte des débats à l’Assemblée depuis 2017. Cette polarisation a été exacerbée par l’irruption des réseaux sociaux dans l’antre de notre démocratie. »
Le Cepremap parvient à la conclusion que les députés eux-mêmes ont transformé l’Assemblée nationale en « un théâtre destiné à séduire les réseaux sociaux », en multipliant les interventions courtes (parfaites pour être publiées et republiées sur Facebook, Instagram et autres X/Twitter) et fondées sur l’émotion (le plus souvent la colère).
Au-delà de la dichotomie RN/LR, la présence d’Emmanuel Macron à l’Élysée semble néanmoins avoir exacerbé le phénomène :
« Nous développons une méthode inédite pour mesurer la polarisation de ces [discours tenus à l’Assemblée], à partir d’un indice qui, dans le lexique et les arguments utilisés, mesure la distance entre les députés des différents groupes politiques. L’évolution de cet indice est vertigineuse : la polarisation a été multipliée par six au cours de la période, avec une hausse brutale lors des deux dernières législatures de 2017-2022 et 2022-2024. »
Selon le Cepremap, « tout se passe comme si les codes des réseaux sociaux avaient contaminé le cœur même de la démocratie représentative, avec une génération plus jeune de députés TikTokers, étendant à l’Assemblée ce constat amer d’Edgar Morin sur les réseaux sociaux : “Nous assistons depuis deux décennies dans le monde et également en France à la progression du manichéisme, des visions unilatérales, des haines et des mépris.” »
Ce n’est donc pas un hasard si, en retour, les comptes sociaux des député·es sont régulièrement la proie de commentaires insultants, violents voire menaçants, naviguant entre incompréhension (volontaire), amalgames douteux et panurgisme politique. Si besoin en était, il suffirait de consulter la page Facebook de Sandrine Nosbé pour s’en convaincre. Ci-dessous, quelques commentaires publiés en réponse à un post de la députée :

À Voiron aussi, la dichotomie RN/LFI se porte parfois violemment sur les réseaux sociaux. Ça ne vole pas plus haut qu’un étron posé sur une poignée de porte, mais l’anonymat (relatif ou complet) incite à se lâcher davantage, et la mémoire du Net agit comme une caméra de surveillance doublée d’un enregistreur numérique.
Sur des pages comme celle du Faux Grand Voironnais, qui se veut une « satire/parodie » de la page Le Vrai Petit Voironnais – celle-là même dont l’auteur a été poursuivi, en première instance et en appel, par le maire de Voiron pour diffamation et injure (il a été relaxé à deux reprises) –, la haine du « gauchiste » s’exprime ouvertement et à longueur d’écran.
On y reprend jusqu’à la nausée les arguments éculés d’une France insoumise antisémite, anti-France, bref « anti-tout ». Certains habitués de cette page n’hésitent pas à commenter, sur un ton généralement adouci cette fois, sur d’autres pages Facebook, telles que celle de Rue Haute. Mais en définitive, ils préfèrent se retrouver entre eux. Et parfois, cela dérape.
Comme quand l’administrateur du compte LFGV poste un drapeau nazi où les lettres « LFI » sont disposées de façon à représenter une croix gammée :

Une abonnée de la page LFGV, qui semble avoir développé un complexe obsessionnel à l’égard du Vrai Petit Voironnais, a posté à plusieurs reprises des messages anti-LFI (mais aussi pêle-mêle anti-LGBT, pro-Israël, pro-forces de l’ordre – autant de marqueurs politiques), repostant le drapeau nazi en qualifiant La France insoumise de « premier parti fasciste et antisémite de France ». Un parti regroupant, si on la suit, les « assassins de Français » tout comme le « Hezbollah », le « Hamas », les « violeurs OQTF » et autres « trafiquants de drogue ». Si, avec une telle démographie derrière lui, Jean-Luc Mélenchon n’est pas élu président en 2027, c’est que les mathématiques n’ont plus de sens.

De ces propos outranciers et infondés à un acte infect in real life, la ligne droite est tristement facile à tracer. On se retrouve dans une situation déplorable où certains « arguments » sont assénés non pour articuler une pensée, mais pour « emmerder » le « camp d’en face » – parfois littéralement, comme nous le montre l’incident bien trop freudien de la permanence.
Espérons que la campagne des municipales ne soit pas aussi « sale »… mais il est difficile, à Voiron, de déborder d’optimisme.
Vincent Degrez











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