Le festival Puissant·es revient dès ce mardi avec un concert chansigné de Mathilde à Saint-Laurent-du-Pont. Une course de fond culturelle, féministe et rurale qui trouvera sa « clôture festive » le 29 novembre à la brasserie du Val d’Ainan. L’« idée sortie du chapeau », selon les mots de Marion Ghibaudo, coorganisatrice et membre de la collégiale de l’association Feeling, a bien grandi.
« L’édition 2025 de Puissant·es a rassemblé 900 personnes au fil des événements organisés dans cinq communes, grâce à une grosse vingtaine de bénévoles – une belle réussite », sourit Marion Ghibaudo, membre de la collégiale de l’association Feeling[1] et coorganisatrice du festival. « D’autant qu’il s’agissait d’une idée un peu “sortie du chapeau” en collégiale : les autres membres ont d’abord pensé à un festival sur deux jours… Au vu des réactions positives de toutes les personnes que nous avons contactées, nous nous sommes dit qu’il fallait tout valider. Et la première édition a duré neuf jours. » Avec des retombées bénéfiques pour Feeling : « Nous totalisons environ 90 adhérents aujourd’hui, avec peu de non-renouvellements. »
Pour l’édition 2026, plus de 40 bénévoles seront mobilisés sur les 11 jours du festival, et ce, sur neuf communes, « dont sept nous prêtent gracieusement des salles… et une à qui nous avons dû dire non, pour une simple question de dates », souligne Marion Ghibaudo.
Comment financez-vous un tel festival dans le Voironnais ?
Nous recevons un financement de la Délégation départementale aux droits des femmes et à l’égalité, qui dépend de l’État. Un beau soutien, important. L’année dernière, cette subvention était de 5.000 euros, contre 2.000 euros cette année. La déléguée nous avait prévenu·es que le montant de 2024 était vraiment un coup de pouce pour nous lancer, et que cette année, il serait moindre. Mais cela montre qu’elle croit en ce que nous faisons. Nous percevons aussi un financement du FDVA, le Fonds de développement de la vie associative, et, à hauteur de 500 euros, de la Communauté d’agglomération du Pays voironnais (CAPV). En 2024, notre budget était de 8.000 euros. Pour la seconde édition, le budget prévisionnel atteint 13.000 euros.
Vous étiez présent·es au marché de Voiron ce mercredi 12 novembre, avec un stand pour présenter le festival. Comment avez-vous été reçu·es ?
Beaucoup de gens se souvenaient avec enthousiasme de la première édition. Lorsqu’on leur tendait le programme, ils nous disaient : « Je l’ai déjà, j’irai là, là et là. » Hier, j’étais assise à côté de personnes qui parlaient d’un festival qui devait se tenir la semaine suivante. Simplement curieuse, je leur ai demandé de quel festival il s’agissait. Elles m’ont répondu : « Les Puissant·es. » Bon, tout le monde dit « les Puissant·es », alors que c’est juste « Puissant·es », mais ce n’est pas grave !
On reçoit beaucoup de soutiens, même de personnes qui ne peuvent pas venir et qui nous envoient un petit message positif. Il y a une très belle énergie – je l’avais dit l’année dernière, je peux le redire cette année.
Qui tient les rênes du festival ? Êtes-vous seule aux commandes ?
L’année dernière, je le « portais » beaucoup. Cette année, on a opté pour une orga un peu plus hybride, des bénévoles ont repris certaines charges du festival. Le fait d’être nombreux·ses à gérer pas mal de choses peut être source d’angoisse, je l’avoue – c’est tout un métier de coordonner, et de se coordonner entre nous, mais on garde en tête que Feeling n’a que deux ans. L’association a été créée le 13 novembre 2023. Elle reste – et doit rester – une petite asso avec un petit festival, et qui peut faire des erreurs. Souvent, on reçoit des e-mails de personnes qui nous disent : vous pourriez faire ça, ça ou ça. On répond : attention, nous ne sommes que des bénévoles. Et pour la plupart, nous travaillons, ce qui nécessite de faire tout cela sur notre temps libre.
Avez-vous également reçu des marques de malveillance à l’égard du festival ? On se souvient des commentaires négatifs, voire violents qui ont entouré la marche des fiertés en juin dernier, avec cette agente immobilière qui menaçait carrément les participants en disant « j’ai envie d’être un AK47 ».
J’approche cette seconde édition de Puissant·es de manière malgré tout apaisée. Il faut dire que le festival n’a pas été l’objet d’autant de malveillances que la marche des fiertés sur les réseaux. Il faut dire aussi que, chronologiquement, Puissant·es s’inscrit dans le cadre de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le 25 novembre. Ce qui, d’une certaine façon, peut sembler moins « attaquable » que la lutte contre la LGBTQIA+phobie, une violence qui reste peut-être, malheureusement, plus « acceptable » aujourd’hui. Et puis, le discours public, notamment politique, est plus favorable à la lutte contre les violences faites aux femmes.
« On nous demande parfois pourquoi Puissant·es n’est pas un festival 100% voironnais. Cela peut s’entendre. Mais nous voulons être en itinérance le plus possible. »

La dimension géographique est au cœur du projet Puissant·es. Elle est même inscrite dans son slogan : « festival culturel, féministe et rural ». Cette année, vous couvrez encore plus de communes du Voironnais qu’en 2024.
On nous demande parfois pourquoi Puissant·es n’est pas un festival 100% voironnais. Cela peut s’entendre, c’est la ville-centre. Mais nous voulons être en itinérance le plus possible, aller voir les gens là où ils se trouvent, et surtout dans les communes où ils n’ont pas forcément accès à ce type d’événement, de réflexion, de mise en perspective.
Nous avons deux dates à Voiron (un atelier d’écriture à la librairie Colibri suivi d’une scène ouverte au Rythme du pain, le 27 novembre, et une causerie féministe à la librairie Au bord du jour le 28, NDLR), mais rien dans la salle des fêtes. C’était un choix cette année (en 2025, un village associatif et le bingo drag s’y étaient tenus, NDLR). Depuis que nous avons créé Feeling à Voiron, aucun élu de la majorité ne s’est intéressé à nous, n’a demandé à nous rencontrer. Nous participons pourtant avec eux au CoVif (Collectif des violences intrafamiliales, NDLR) de la CAPV… Et la commune ne nous prête pas de salle, contrairement à beaucoup d’autres du territoire. Or, le festival tient aussi parce que des communes s’engagent de cette façon.
Si l’on jette un coup d’œil sur l’agenda de la Ville, on ne trouve rien, à la date du 25 novembre, qui concerne de près ou de loin les violences faites aux femmes… Ils mentionnent Puissant·es, ceci dit – ce qu’ils n’avaient pas fait l’année dernière.
Ce qui est étrange, c’est qu’une telle série d’événements autour de la journée du 25 novembre pourrait servir leur communication. Et s’ils mentionnent Puissant·es, c’est peut-être parce qu’ils ont fusionné leur agenda avec celui de l’office de tourisme.
Comment avez-vous élaboré le programme de l’édition 2025 ?
Au fil des mois et des rencontres, mais aussi des sollicitations directes d’artistes – une centaine en deux ans ! Mais nous avons dû faire attention au budget, en équilibrant les artistes payés et des actions en partenariat avec des associations locales et d’autres structures. Cette année, nous avons opté pour une tête d’affiche en ouverture du festival : Mathilde ; en 2024, Typhaine D avait clôturé le festival.
Notre idée est toujours de déployer la proposition la plus large possible en mêlant musique, ciné-débat, atelier, danse contemporaine, causerie, etc. Par exemple, nous déplacé l’après-midi famille/bingo drag du mercredi au samedi, pour faciliter la venue des parents avec leurs enfants. Le bingo drag lui-même a été un peu revu : il sera adapté aux enfants – à partir de 15 ans, précisons-le – jusqu’à 21h30, puis il s’adressera à un public plus adulte, avant une surprise plus tard dans la soirée.
Pour le concert de Mathilde, la dimension « chansignée » était importante pour nous. Le chansigne est une modalité particulière de la langue des signes française, qui consiste à exprimer les paroles de façon artistique, au rythme de la chanson. Pour la troisième édition de Puissant·es, nous réfléchissons déjà à rendre le festival encore plus accessible. Nous avions mis l’accent sur les personnes à mobilité réduite en 2024, cette année nous avons notamment ce concert chansigné… C’est vraiment central pour nous.
La dimension inclusive, on le voit, est au cœur de votre projet. On peut citer à nouveau ici la dimension rurale.
Se déplacer peut être difficile pour certaines personnes, et d’autant plus en milieu rural. C’est pourquoi des bénévoles ont travaillé avec une petite structure pour organiser du covoiturage le temps du festival. Nous avons ajouté cet élément sur le site internet, afin que les personnes qui disposent de places libres dans leur voiture puissent l’indiquer, et que d’autres puissent en profiter pour venir.
« On a quand même un maire qui a dit à une élue minoritaire, en parlant d’elle, de ne pas jouer les “vierges effarouchées”. Cela me questionne, un maire qui peut se permettre de sortir ça en conseil municipal. »
Que pensez-vous de la situation de Voiron en matière de lutte contre les violences faites aux femmes et de LGBTQIA+phobie, sujets sur lesquels Feeling travaille énormément ? Le maire, Julien Polat, a pu dire en conseil municipal que le rapport sur l’égalité femmes-hommes n’était « pas son truc ».
Je dirais que la situation de Voiron n’est ni meilleure ni pire qu’au niveau national. Mais je remarque le peu de communication publique sur ces thèmes à Voiron. Même si, je le redis, la commune appartient au CoVif du Pays voironnais, on entend peu de discours sur ces thèmes ici. Par rapport à la marche des fiertés et aux commentaires ultra-négatifs et parfois extrêmement violents dont nous avons été victimes, nous n’avons reçu aucun soutien de l’équipe municipale.
Pour la journée internationale du 25 novembre, peut-être cette compétence relève-t-elle plutôt du Pays voironnais, mais on pourrait imaginer que la commune puisse être aidante. Mais voilà, il y a peu de discours, on ne sait pas ce qu’ils pensent. Lorsqu’en conseil municipal, certain·es élu·es ont tenté d’interpeller sur des questions d’égalité femmes-hommes de manière générale, cela a été plutôt botté en touche. On a quand même un maire qui a dit à une élue minoritaire, en parlant d’elle, de ne pas jouer les « vierges effarouchées ». Cela me questionne, un maire qui peut se permettre de sortir ça en conseil municipal. C’est d’une autre époque, certes, mais qu’est-ce que cela dit de ce qui peut se passer en interne ?
Avez-vous d’autres exemples d’éléments préoccupants à Voiron ?
Je remarque aussi le manque de panneaux d’affichage associatif. Regardez le Mail rénové : le panneau n’a toujours pas été réinstallé. Et ce n’est pas le seul endroit, à Voiron, où il manque un tel espace d’expression. Cela questionne beaucoup par rapport à la place laissée aux associations dans notre ville. Notamment celles qui n’ont pas pignon sur rue, contrairement à, par exemple, de grosses associations sportives, qui sont importantes pour la ville, mais qui bénéficient dès lors d’une visibilité et d’une aide financière que les autres ne reçoivent pas.
Les associations, dans une ville, c’est une force, une richesse. Ce sont des salariés, parfois. C’est de la vie culturelle, de la vie sportive, du lien, de la solidarité… Quand on ne s’appuie pas sur elles, ou qu’on les réduit au silence par des traitements inégalitaires, par un manque d’affichage, ce n’est en général pas très bon. Toutes les associations n’ont pas une présence numérique forte, ou la possibilité d’éditer tout le temps des flyers et de les distribuer. Les panneaux d’affichage sont un outil précieux pour elles.
Un outil qui peut être détourné. On se souvient de l’affichage des soutiens d’Alain Soral, l’année dernière…
Selon la mairie, ses services nettoient les panneaux chaque mois, au début du mois. Mais lorsqu’il s’agit d’affiches collées devant des lycées et la médiathèque, on ne laisse pas ce genre de propos accessibles à la jeunesse.
Je m’interroge d’ailleurs aussi sur la place des jeunes. La marche des fiertés a attiré beaucoup d’entre eux, qui se disaient queer ou pas, d’ailleurs. Ils sont venus en disant : « Enfin un événement de jeunes ! » Car que propose la Ville à destination des jeunes ? Le festival des cultures urbaines ? Il est hyper-intéressant, parce qu’il y a beaucoup d’ateliers gratuits, mais c’est très particulier : on prend les « arts de la rue », avec l’idée de « quartiers »… C’est toute une vision de la jeunesse. Voiron est une « ville des aînés », c’est très chouette, mais cela semble du coup antinomique. Comme si l’on ne pouvait être en même temps « ville des aînés » et « ville des jeunes ». Or, une ville qui n’est que « ville des aînés », cela ne fait du bien pour personne.
Propos recueillis par Vincent Degrez
[1] Fabriquer l’égalité par l’éducation et la lutte contre les injustices liées au genre (site internet).










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