Lucie Croissant tente depuis plusieurs années de créer son activité de maraîchage à Coublevie. Depuis autant d’années, la mairie bloque le dossier, invoquant des risques trop lourds en cas de crue du Gorgeat. Mais ce blocage semble avoir aussi des raisons plus politiques, sur fond de campagne des municipales déjà électrisée par l’exclusion de cinq membres de la majorité.
Dans cet article, vous apprendrez (peut-être) que :
- Lucie Croissant tente d’installer une activité de maraîchage le long du Gorgeat, route de Vouise à Coublevie.
- Malgré ses intentions affichées de favoriser ce type de démarche, la mairie de Coublevie bloque le dossier.
- Elle invoque pour cela une nouvelle étude, non publiée à ce jour et où l’on peine à trouver un argument définitif en ce sens.
- Des raisons plus politiques peuvent expliquer ce blocage, avec en ligne de mire les élections municipales de mars prochain.
Tout commence fin 2022, lorsque Lucie Croissant contacte la mairie de Coublevie pour lui faire part de son projet de maraîchage et, partant, de son souhait de trouver un terrain sur le territoire de la commune. Son BPREA (brevet professionnel de responsable d’entreprise agricole) en poche, elle s’appuie sur le projet politique de la majorité actuelle, qui comprend la promotion de l’agriculture locale, et notamment du maraîchage.
Lancer une nouvelle exploitation n’a rien de simple. « Je ne suis pas moi-même issue du monde agricole », confie-t-elle. « Là où on construit du logement, le côté “foncier agricole” est particulièrement difficile. Certaines communes prennent les choses en main, mais pas Coublevie. » Il faut dire aussi qu’à cette période, pas moins de quatre personnes cherchaient des terrains à Coublevie pour lancer une activité agricole…
« J’ai fini par dénicher un champ en friche en bord de Gorgeat (voir le plan ci-dessous). J’ai contacté les propriétaires, ce qui n’a pas été simple : c’était une fratrie, dont l’une des membres était en Inde… Je n’ai pas baissé les bras. Ils ont finalement accepté de me louer ce champ, pour lequel j’ai signé un bail agricole en mars 2023. »

Avant de signer le bail, Lucie Croissant a pris contact avec la Chambre d’agriculture de l’Isère et un avocat pour vérifier qu’il sera bien possible d’y installer son tunnel. On parle en effet ici de « tunnel » (ou de « serre-tunnel ») et non de « serre » : si la serre dispose de parois en verre ou polycarbonate, d’une structure permanente et d’une hauteur importante, le tunnel, lui, se contente d’une bâche en plastique, de montants démontables (arceaux métalliques ou en PVC) et d’une hauteur plus faible (moins de quatre mètres). Typiquement, la serre nécessite un permis de construire, tandis que le tunnel se limite à une déclaration préalable (DP) de travaux.

La maraîchère prévient la mairie de l’avancée de son dossier. « On me répond que c’est compliqué, je reçois plusieurs sons de cloche : c’est possible d’installer un tunnel, c’est impossible… Je dépose alors une première DP pour mon tunnel. » La mairie lui rétorque que sa serre risque d’être emportée en cas de crue du Gorgeat, dont on sait qu’elles peuvent être violentes.
La première DP est refusée fin 2023. « La mairie me dit qu’il faut trouver un autre terrain. C’est évidemment un problème. Tous les champs ou presque sont exploités par quelques agriculteurs. Ceux-ci n’ont pas toujours signé de bail, les propriétaires ne voulant pas se retrouver liés par un contrat de location. »
Sans négliger que le maraîchage, qui a de nombreux atouts, impose aussi quelques contraintes : il faut un terrain le plus plat possible (pas plus de 5 % de pente), avec de l’eau pour l’irrigation, de l’électricité, et sans morcellement de la parcelle. Aucun des autres champs envisagés pour l’exploitation de Lucie Croissant ne remplit ces critères.
« En mars 2024, je retourne discuter avec la mairie, je réexplique mon projet de maraîchage bio avec vente locale – de quoi, aussi, alimenter les cantines des écoles –, et je fais part à nouveau de l’impossibilité de l’implanter ailleurs que sur cette parcelle. On me dit qu’accepter un tunnel agricole à cet endroit représente un risque administratif. Or, certains plans locaux d’urbanisme (PLU) prévoient cette possibilité en zone urbaine – ceux de La Buisse et de Grenoble, entre autres – dans la mesure où cela n’entraîne pas de nuisances. Ce qui sera bien mon cas. On me répond qu’il faut attendre la fin de la révision du PLU. »
Cette révision du plan local d’urbanisme de Coublevie semble le moment idéal pour assouplir les exigences liées à la zone dans laquelle s’inscrit la parcelle 414, afin de permettre une activité de maraîchage en zone urbaine. « La réunion en mairie s’est très bien passée », se souvient Lucie Croissant. « Puis, silence radio pendant deux mois. » Les allers et retours se multiplient : « La mairie devait régler cela avec le service urbanisme, puis cela repasse au politique alors qu’ils semblaient eux-mêmes OK… J’ai fini par appeler le Symbhi[1] et la DDT[2] moi-même, car la mairie ne le faisait pas. Le Symbhi m’a dit : d’accord, mais il faut ancrer le tunnel au sol. Quant à la DDT, elle n’y a vu aucun problème. »
En septembre 2024, Lucie Croissant introduit une deuxième DP, cette fois pour un abri léger. « Cette DP aurait dû passer. Pourtant, la mairie s’y oppose aussitôt… en citant un mauvais article, puisqu’elle parle de zone “Ubva”, alors que la parcelle est inscrite en zone “Ubvb”, où l’abri léger est autorisé. Je vois bien qu’ils ne veulent pas s’engager. Oralement, ils disent : pourquoi ne fais-tu pas comme les autres agriculteurs, en lançant ton exploitation sans autorisation ? Mais par ailleurs, on me redit qu’“on ne peut rien faire avant la révision du PLU”. »
Révision du PLU : la Ville ne suit pas les recommandations de la commissaire-enquêtrice
Durant l’enquête publique, nombre de Coublevitains soutiennent ouvertement ce projet de maraîchage. Il suffit de jeter un œil au registre des contributions pour s’en rendre compte. Parmi les interventions en faveur du projet de Lucie Croissant, on retrouve d’ailleurs les cinq propriétaires de la parcelle, qui pointent tous l’intérêt d’une telle activité à cet endroit :
« La parcelle est actuellement inconstructible. Elle est souvent notifiée dans le PLU comme étant en friche. Il est à noter que nous avons trouvé une agricultrice pour l’entretenir mais qu’elle rencontre des difficultés pour s’installer. Le terrain est entretenu depuis un an, des moutons installés pour manger la renouée du Japon. »
« Je viens questionner la classification en C3 de la parcelle AD414, alors que les cartes présentées en réunion publique par le Symbhi montrent des zones en eaux, différentes selon les parties du terrain. La partie en C4 de la parcelle AD414 est même une des moins inondables au regard des plans ci-après.
Notre demande est que la classification s’applique de la même manière que la parcelle référencée AK743 du secteur du Pattolat (même plus à risque que la parcelle AD414), c’est-à-dire :
– qu’elle soit classifiée en UBc2a
– que la partie nord-ouest plus inondable passe éventuellement en UC2b, comme l’est la parcelle AD70 qui la jouxte. »
« Comme la parcelle est en zone Ub, [la maraîchère] rencontre des difficultés pour s’installer. Et dans la révision du PLU, la mairie ne propose pas que la zone passe en agricole de peur que le PLU soit attaqué. Aussi, comme cela se fait dans l’agglomération grenobloise où le PLUi (plan local d’urbanisme intercommunal, NDLR) autorise les installations agricoles en zone urbaine sous condition de ne pas créer de nuisances pour le voisinage, je propose à la mairie de réexaminer les interdictions en zone Ub. Et ainsi, la mairie viendrait nourrir un point de son PADD (Projet d’aménagement et de développement durables, NDLR) : favoriser l’implantation et le développement des activités économiques, agricoles, touristiques et commerciales locales. »
Un autre membre de la fratrie raconte une anecdote tirée de son passé professionnel :
« J’ai participé il y a une vingtaine d’années à la création d’un réseau d’Amap (association pour le maintien d’une agriculture paysanne, NDLR) dans la région de Mulhouse. Une remarque d’un producteur de pommes m’avait touché. “Quand je vois ces parents et surtout leurs enfants venir chercher mes produits, ça me motive pour ma conversion en bio. Je ne pourrais plus balancer des produits phytosanitaires sur mes pommiers et venir ensuite serrer la main de ces parents et enfants qui s’engagent à prendre mes paniers.” Cela donnait du sens à son travail. »
Et le même d’enfoncer le clou :
« Aujourd’hui où l’on incite à produire local, consommer local et de saison, préserver la biodiversité, je m’interroge sur le sens de cette interdiction d’installation. Il me semble tout à fait possible de concilier une activité maraîchère à taille humaine dans cette zone urbaine. Les riverains rencontrés autour du terrain semblaient, il y a un an, très enthousiastes à cette idée. D’autres communes ont déjà réussi ce pari. Aussi, j’invite les élus à réexaminer leur position, cela ferait sens avec leurs objectifs de favoriser l’implantation et le développement des activités économiques, agricoles et commerciales locales ainsi que de renforcer la cohésion sociale. »
La commissaire-enquêtrice qui pilote l’opération de révision du PLU de Coublevie reçoit l’ensemble de ces contributions. « Elle demande alors l’avis du Symbhi et d’autres organismes, et conclut que l’agricole devrait être autorisé en zone Ub, c’est-à-dire en zone urbaine », reprend Lucie Croissant. « Cela implique que mon tunnel devrait être autorisé, comme dans le PLUi grenoblois. Cette parcelle est inconstructible en l’état : on ne peut rien en faire, autant y pratiquer l’agriculture ! »

Double déception. La mairie ne suit pas les recommandations de la commissaire-enquêtrice, qui n’ont rien de contraignant mais se fondent néanmoins sur un réel travail de recherche et de validation. Pire : l’exécutif municipal durcit les contraintes en zone urbaine. « Dans le précédent PLU, on ne pouvait pas construire de bâtiment agricole sur cette parcelle : désormais, on ne peut même plus y planter une salade ! », s’agace la maraîchère.
Dans ses « conclusions motivées », la commissaire-enquêtrice conseillait pourtant ceci :
« Prévoir la possibilité d’installer une serre indépendamment de la présence d’un bâtiment agricole. Les autoriser ne va pas entraîner un mitage de l’espace agricole.
Autoriser en zones urbaines les constructions destinées à l’exploitation agricole en s’inspirant par exemple de ce que prévoit le PLUi de Grenoble Alpes Métropole, qui mentionne dans les zones UA, UB, UC : “Constructions soumises à des conditions particulières : Les constructions destinées à l’exploitation agricole sont autorisées à condition que le fonctionnement de l’établissement ne génère pas de nuisances pour le voisinage en ce qui concerne l’accès au site et les bruits”. Ceci permettrait principalement l’exploitation maraîchage des surfaces classées U mais inconstructibles pour des raisons liées aux risques par exemple. »
Dans son rapport d’enquête, où elle collecte les observations des citoyen·nes et les réponses de la mairie à celles-ci, la commissaire-enquêtrice évoque également la parcelle AD414 sur la rive gauche du Gorgeat :

Pour ce qui touche à une activité de maraîchage à cet endroit, la mairie répond ceci à la commissaire-enquêtrice :
« Le PLU n’interdit pas l’exploitation agricole d’un sol, ceci étant il réglemente la constructibilité de bâtiments à destination agricole (entre autres toutes les destinations au sens du code de l’urbanisme).
La construction d’annexes à l’habitation visant et facilitant la production potagère est autorisée par le règlement de la zone UB.
Il sera proposé au conseil municipal le maintien des dispositions réglementaires du règlement de la zone UB, telles que définies dans le PLU arrêté. »
Pourtant, le PLU révisé qui sera finalement adopté indique, pour cette fameuse zone urbaine « Ub » : « Sont interdits les destinations, sous-destinations, constructions, activités, usages et affectations des sols suivants : Exploitation agricole et forestière ».

Ne sont donc plus uniquement interdites les « constructions destinées à un usage agricole ou d’exploitation forestière » (et d’autres types de constructions, à usage industriel par exemple), mais l’ensemble des « constructions » et « activités ».
Crues du Gorgeat : « La parcelle fait partie d’un secteur exposé, ce le sera moins après les travaux prévus »
Pour la question des aléas liés aux débordements du Gorgeat, la commissaire-enquêtrice a tenté d’avoir quelques précisions. Le Symbhi indique qu’à l’endroit de la parcelle AD414, « le Gorgeat est perché (détournement du cours du ruisseau il y a longtemps pour permettre d’irriguer les parcelles agricoles), et lors des inondations, l’eau déborde sur les parcelles situées en dessous, qui sont maintenant presque toutes construites ».
Des études de modélisation en cas de crue ont été établies par le Symbhi, précise encore la commissaire-enquêtrice. « Celles-ci ont été transmises au bureau d’études en risques naturels (Géolithe) qui a établi la carte des aléas présentée dans le projet de PLU. La parcelle fait partie d’un secteur exposé, ce le sera moins après les travaux prévus [sur le tracé et la sécurisation du Gorgeat, NDLR], mais il serait intéressant de la préserver pour la gestion des eaux éventuellement pour des travaux. »
Quant à Géolithe, le bureau a précisé que, « pour la zone C3, l’aléa est homogène sur toute la surface de la parcelle même si la partie sud est légèrement supérieure, elle suit en fait le lit du Gorgeat. La fréquence des inondations est légèrement plus importante que pour les parcelles construites autour, d’où un classement C3 et pas C2 (a ou b). » Pour faire simple, le Gorgeat lui-même et ses rives sont – naturellement – classés en zone C4, et la zone directement en contrebas en C3. En fonction de la diminution des écoulements en cas de crue, le reste du quartier se répartit entre des zones C1 (aléa faible) et C2a (aléa moyen).

« Pour faire du maraîchage, ce classement ne devrait pas gêner s’il n’y a pas besoin d’installer un bâtiment en dur », note la commissaire-enquêtrice à la lumière de ces informations. « Techniquement c’est l’endroit qui se prête bien à ce genre d’utilisation, ça permet de valoriser la parcelle et de l’entretenir. Réglementairement les abris légers devraient être autorisés en C3. Concernant la zone C4, c’est une réserve le long du Gorgeat en cas d’érosion et on est dans le lit mineur du ruisseau. »
La carte des aléas « sera probablement à réviser à l’issue des travaux sur le cours du ruisseau Gorgeat lui-même et après réalisation des bassins de rétention (ceux prévus par le Symbhi et ceux prévus par la commune dans le PLU) ». Autrement dit : les aléas seront certainement revus à la baisse à la suite des futurs travaux et de la création de nouveaux bassins de rétention, puisqu’ils auront pour effet de diminuer la quantité d’eau se déversant sur la parcelle en cas de crue.
Concernant l’exploitation en maraîchage proprement dite, la commissaire-enquêtrice estime que « le règlement de la zone Ub doit pouvoir permettre les abris légers ou serres-tunnels sans soubassement comme le demande l’exploitante. La possibilité d’une annexe à l’habitation en Ub ne sert à rien puisqu’il n’y a pas d’habitation. Voir chapitre “Agriculture” ci-dessus, la proposition de reprendre les règles du PLUi de Grenoble Alpes Métropole qui autorise les constructions agricoles en zones urbaines. » On l’a vu, l’exécutif n’a pas suivi ces recommandations, pourtant appuyées sur des éléments fournis par le Symbhi et Géolithe, et soutenues par des demandes directes d’habitants, notamment de voisins directs de la parcelle.
« Guerre des critères » à Coublevie : un tunnel est-il une structure légère ou non ?
« Je suis partie un an en Australie pour raison familiale et surtout en attendant la révision du PLU », reprend Lucie Croissant. « Quand je suis revenue, j’ai lancé quelques travaux sur mon champ, des travaux qui ne nécessitaient pas d’autorisation : réaliser un fond de pierre, tirer de l’eau, broyer quelques arbres… Aussitôt, la mairie a débarqué en exigeant des autorisations qui n’étaient pourtant pas nécessaires. Le responsable de l’urbanisme, un adjoint, un représentant du service espaces verts : ensemble, ils ont réclamé la fin des travaux et que je produise ces fameuses autorisations. Je leur ai répondu que j’avais toutes les autorisations dont j’avais besoin, et que je pourrais introduire une déclaration préalable pour l’abri léger. »
La maraîchère dépose sa DP le lendemain matin et monte sa cabane. La mairie envoie les gendarmes l’après-midi même. « Ils ont été sympas, ils ont pris des photos », sourit Lucie Croissant. « Lors d’une réunion avec moi au mois d’août, la mairie me dit cependant de retirer ma DP en assurant qu’ils me donneront toutes les informations pour en déposer une qui soit mieux adaptée. Je retire donc ma déclaration préalable, ce qui leur permet de publier un arrêté interruptif de travaux. »
Le 11 septembre, Lucie Croissant dépose une nouvelle DP pour le tunnel et une autre pour l’abri léger – une cabane en bois pour ranger ses outils, et qui pourrait servir, dans le futur, pour vendre sa production. Une double DP à laquelle la mairie fera opposition les 20 et 21 novembre par deux arrêtés portant les références N° DP/25/212 et N° DP/25/213 et signés par Antoine Cloppet, adjoint à l’urbanisme. Deux autres DP de la maraîchère trouveront une issue similaire les 26 et 27 novembre.
Ces documents, et les entretiens que j’ai pu avoir avec Adrienne Pervès, maire de Coublevie, éclairent les « raisons de la colère » entre la maraîchère et la commune. Au cœur du conflit : le tunnel que Lucie Croissant entend installer sur sa parcelle et qui, selon la Ville, pose de graves risques en cas de crue, et particulièrement de crue centennale, la nouvelle référence en la matière. Soit une crue qui a 63 % de chances d’intervenir sur une période de 100 ans.
Le tunnel relève-t-il d’une « construction légère » ? La question paraît simple, elle est pourtant lourde de conséquences. Car en zone RCu (dont relève la parcelle AD414), selon le PLU révisé, un nouveau projet de « structure légère à sous-destination d’exploitation agricole » ne doit pas remplir les mêmes critères qu’un projet de « construction liée à l’exploitation agricole ou forestière ». La différence est considérable :

Treize critères cumulatifs contre cinq. De l’avis de Lucie Croissant, les cinq critères des « structures légères » sont largement remplis. Et même les 13 critères de la « construction » au sens plein du terme ne sont pas, à ses yeux, un obstacle.
Du côté d’Adrienne Pervès, les choses sont nettement moins simples. « Ce n’est pas une structure légère, cela m’a été confirmé par la préfecture. Le projet doit être lié à une exploitation existante et se rattacher à des éléments existants. Or, qu’est-ce qu’un “élément existant” ? C’est difficile à dire, même si l’on pourrait se raccrocher à ce qu’elle a déjà installé sur le terrain. En outre, Lucie Croissant n’a encore rien planté, il n’y a donc pas d’exploitation à proprement parler. »
La maire s’appuie également sur le fait que « le premier niveau de plancher et les ouvertures » doivent être « situées au-dessus de la hauteur de référence, fixée à deux mètres par rapport au terrain naturel ». « Il faut un plancher refuge », traduit-elle. « Ce qui n’est pas du tout prévu dans le projet de Lucie. Par ailleurs, les aménagements ne doivent pas faire l’objet d’une occupation humaine permanente. Or, on n’imagine pas qu’elle vienne une heure le matin planter ses légumes, et qu’elle reparte jusqu’à la semaine suivante… Ce n’est pas le genre d’activité où l’on se rend sur place deux fois dans l’année. »
Ces arguments ne convainquent pas la maraîchère. « Je vais planter des légumes : la notion de niveau de plancher ne s’applique pas ! Je vois mal comment – et pourquoi – je créerais un plancher à deux mètres de hauteur dans une serre-tunnel. Il s’agit d’un niveau de plancher habitable, absolument pas applicable en l’espèce. Quant à l’occupation permanente, je serai présente dans le tunnel deux à trois heures par jour, surtout pour récolter, et pas tous les jours. Dans le cadre d’un maraîchage, on se déplace une partie de l’année pour planter, puis une autre partie de la saison pour récolter. Les premières années, j’y serai surtout pour récolter le matin des marchés et des jours de vente. »
Lucie Croissant s’appuie également sur un e-mail reçu de la Chambre d’agriculture de l’Isère, en septembre 2025, qui confirme « qu’un tunnel est bien léger, compatible avec la zone de risque C3, démontable et transparent hydrauliquement », dit-elle. Adrienne Pervès indique avoir demandé à la chambre d’agriculture de rédiger un courrier rectificatif, « car Lucie ne leur a donné qu’une partie des informations ».
Selon la maire de Coublevie, un bureau d’études extérieur doit s’engager pour garantir que la serre-tunnel ne causera pas de dommages aux riverains en cas de crue du Gorgeat. « Nicolas George, du bureau Géolithe (qui a travaillé sur la nouvelle carte des aléas, NDLR), dit que c’est OK de ce point de vue, mais il nous faut un document signé », tranche Adrienne Pervès. « Lucie Croissant aurait dû répondre à tous ces points dans sa déclaration préalable. »
Le bureau Géolithe, interlocuteur de la Ville de Coublevie, a été sollicité par Lucie Croissant afin d’obtenir un avis éclairé quant à l’installation d’une serre-tunnel sur cette parcelle. Si l’on observe la carte des aléas pour ladite parcelle, on constate que la serre-tunnel se situe sur une zone où l’eau passe mais ne s’accumule pas.

Par ailleurs, si l’on en croit le rapport d’enquête liée à la révision du PLU de Coublevie, la désignation de cette parcelle comme relevant des « aléas forts ou très forts » ne s’explique pas par la crainte d’un « péril pour la vie des personnes » ou d’une « destruction du bâti », mais exclusivement « parce qu’il s’avère nécessaire d’assurer un libre écoulement des eaux sur cette largeur du terrain » :

L’important est donc que le tunnel ne fasse pas obstacle à l’écoulement de l’eau, au risque que la structure se détache et, emportée par la crue, vienne percuter les maisons ou envahir les terrains en contrebas. C’est ce que l’on appelle la « transparence hydraulique », autrement dit « l’aptitude que possède un ouvrage ou un aménagement à ne pas faire obstacle aux mouvements des eaux ».
Or, selon un e-mail de Géolithe daté du 15 septembre (que j’ai pu consulter) adressé par Nicolas George à Lucie Croissant, Adrienne Pervès et Antoine Cloppet, « dans la mesure où la serre est parallèle au Gorgeat au nord et au fossé qui concentre les écoulements au sud, on peut considérer qu’il fait obstacle le moins possible à l’écoulement ». Et ce, à deux conditions : que la bâche du tunnel ne soit pas fixée en dessous de la surface d’écoulement (donc sur une hauteur d’au moins 30 cm à partir du sol), afin de laisser passer librement les eaux ; que l’on s’assure de la résistance des ancrages des piquets à l’érosion, « avec plot béton de dimension suffisante (20 cm) ou ancrages profonds (>50 cm) par exemple ». Deux conditions qui paraissent remplies dans le projet de Lucie Croissant.
Suffisant pour emporter l’adhésion de l’exécutif municipal ? Adrienne Pervès le répète : « Il nous faut un document signé par Géolithe. » Si Lucie Croissant est prête à payer pour ce document, elle attend de la mairie l’assurance qu’il suffira à débloquer le dossier. Assurance qui, selon elle, n’est jamais venue.
Pourquoi, plus largement, l’exécutif municipal n’a-t-il pas suivi les recommandations de la commissaire-enquêtrice lors de la révision du PLU ? « On aurait pu autoriser les installations agricoles en zone Ub », admet la maire. « Mais cette parcelle aurait été la seule concernée. Et puis, je rappelle les risques qui y sont liés… Nous n’avons pas vu l’intérêt d’introduire une règle spéciale pour une unique parcelle. »
Cette nouvelle étude qui retarde tout le dossier… et que personne (ou presque) n’a vue
Un autre élément est entre-temps entré en jeu : une nouvelle étude, du bureau d’études Cereg cette fois, reverrait nettement à la hausse les débits en cas de crue centennale. Problème : si la mairie coublevitaine distille les données de cette étude, celle-ci n’est officiellement pas finalisée, et dès lors pas diffusée.
« L’étude du Symbhi n’avait pris en considération que le bassin versant du Gorgeat », explique Adrienne Pervès. « Nous avons demandé au Cereg de compléter cette étude en tenant compte du ruissellement, une compétence qui relève de la commune. Prenez les gorges du Bret : jusqu’à un niveau de crue trentennale, l’eau reste souterraine ; au-delà, le Bret commence à être visible, ce qui provoque des catastrophes. Pour le terrain de Lucie, le problème est qu’on n’a pas d’exutoire possible pour l’eau. Si l’on veut gérer les nouveaux mètres cubes qui arrivent, il faut un aménagement supplémentaire pour réduire le risque, ou accepter d’être un peu moins protégé que dans les scénarios de base. Si ce terrain est exploité, cela aggrave le risque par rapport aux maisons riveraines. Or, il nous est interdit d’augmenter le risque, même si, ce faisant, on le diminue ailleurs. »
Le Cereg aurait revu les évaluations de débits, en cas de crue centennale, drastiquement à la hausse dans la zone du terrain convoité par la maraîchère, à quelque 5 m³ par seconde.
J’ai pu me procurer un exemplaire de cette étude. La parcelle de Lucie Croissant n’y est pas directement mentionnée. Et les observations qui y sont exposées ne la concernent guère. Selon le Cereg, qui se fonde sur un certain nombre de témoignages recueillis par des habitants, les zones les plus sujettes au ruissellement sont :
- Chemin du Neyroud,
- Chemin des Châtaigniers,
- Route du Bourg (et parvis de l’église),
- Aval du chemin du tram (lotissements chemin de l’Échailllon et d’Orgeoise),
- Chemin du Bret (aval du chemin).
Aucune de ces zones n’est proche de la parcelle 414.
La carte liée à l’étude hydraulique en cas de crue trentennale montre ceci (j’ai ajouté l’ellipse en violet pour indiquer l’emplacement du terrain de Lucie Croissant) :

Que ce soit en hauteur d’eau ou en surface inondable, on n’est clairement pas dans la zone la plus à risque de Coublevie. Sur une autre carte, qui tient compte de l’apport en amont du Bret, on constate à nouveau que la parcelle 414 n’est pas la moins bien lotie de la commune :

C’est à peu près tout ce qu’on peut en tirer pour le terrain de Lucie Croissant. Aucun chiffre précis qui le concerne n’est livré dans cette étude.
Tunnel de maraîchage : un risque trop important pour une commune qui n’est plus assurée ?
À l’inverse, il ne faut pas négliger les travaux prévus sur le Gorgeat et son nouveau méandrage, qui devraient faire baisser les risques dans la zone, et notamment sur la parcelle 414. Des travaux qui n’ont pas encore débuté et dont on ne connaît pas précisément les conséquences en termes de crue, mais qui ne peuvent que mener à une baisse des risques… mais aussi, pourquoi pas, à une requalification en zone constructible. Un point avancé à plusieurs reprises par la maire de Coublevie lors de nos entretiens.
« La mairie a déjà prévu de voter des modifications au nouveau PLU », souligne Lucie Croissant. « Pourquoi ne pas revenir sur sa décision d’interdire toute plantation sur ma parcelle ? » Pour la maire, la maraîchère n’aurait pas forcément intérêt à cela : « Si l’on introduit une modification pour cette parcelle, il faudra tenir compte des nouvelles exigences de la préfecture en matière de sécurité liée aux inondations. Des exigences toujours plus strictes… Je ne suis pas certaine que Lucie y gagne. Si nous autorisons la serre et qu’il y a des problèmes, nous mettons la commune dans de grandes difficultés, car elle n’est plus assurée depuis plusieurs années, à l’instar de nombreuses autres communes. Dans ce contexte, il serait inimaginable de lui accorder ce projet. »« Prenez les Jardins détaillés, une ferme en agriculture biologique à Saint-Martin-d’Hères », rétorque la maraîchère. « Elle s’est installée dans la bande des 100 mètres le long de l’Isère. Et elle comprend plusieurs tunnels ! Le tunnel du maraîchage, c’est le dernier truc qu’on peut mettre dans certaines zones souffrant d’aléas forts. Le problème ici n’est pas le risque, mais l’interdiction de l’agricole en zone urbaine. » En contradiction avec le PADD, appuie-t-elle, qui indique notamment parmi les objectifs de la commune de Coublevie : « Sauvegarder et rétablir les espaces agricoles, et favoriser l’installation de nouvelles exploitations respectueuses de l’environnement, en vue de produire et consommer localement. »

Maraîchère vs maire : un blocage aussi politique ?
Une autre dimension de ce dossier explique peut-être en partie les réticences de l’exécutif municipal à l’égard du projet de maraîchage. Lucie Croissant, en effet, était en 10e place sur la liste « Coublevie autrement » (divers gauche) de Pascal Fortoul aux élections municipales de 2020, qui a obtenu alors 39,31 % des votes exprimés.
La maraîchère est-elle ressentie comme une rivale politique potentielle par la maire et son équipe ? Adrienne Pervès l’a laissé entendre lors de notre première entrevue : « Lucie Croissant cache-t-elle un agenda politique derrière tout cela ? Elle est très active localement, et s’était présentée sur une liste concurrente en 2020. Et là, elle fait beaucoup de bruit autour de son projet et de notre refus. Et l’opposition municipale instrumentalise ce dossier en vue des municipales. » L’idée fait sourire la principale intéressée : « Si l’équipe d’Adrienne Pervès voulait que je n’aie pas le temps de m’impliquer dans la politique locale, il lui suffirait de m’accorder l’autorisation de lancer mon activité… »
Au-delà des élections de 2020, Lucie Croissant rappelle qu’elle a été l’un des moteurs de la contestation du contournement ouest de Voiron (le fameux « barreau » qui devrait refaire parler de lui en 2026), et de la pétition qui avait alors circulé. « J’ai écrit à tous les élus et têtes de liste afin de leur demander pourquoi ils avaient voté “pour”. Adrienne Pervès et Antoine Cloppet ne m’ont pas répondu. Cela n’a pas dû jouer en ma faveur dans mes relations avec la mairie actuelle. »
Quant à son instrumentalisation supposée par l’opposition, elle la balaie : « Beaucoup de gens se sont emparés de ce sujet, en dénonçant la contradiction entre la communication de la mairie et ses actes et décisions. »
Le 12 septembre, par exemple, un collectif citoyen a pris la parole à l’occasion d’un conseil municipal pour défendre le projet de maraîchage. Il était à nouveau présent au conseil municipal le 12 décembre, mais n’a pas obtenu de réponse à ses questions, écrivant sur sa page Facebook :
« La maire n’a malheureusement pas voulu y répondre. Et a reporté le sujet pour la prochaine équipe (les élections municipales sont en mars), sans elle-même vouloir s’engager.
Elle n’a pas non plus souhaité répondre favorablement à la proposition de travailler ensemble avec les experts des risques pour trouver des solutions, alors que c’est ce qui se fait avec les maraîchers dans les communes concernées par des risques d’inondation.
Plus de 500 Coublevitains ont signé la pétition pour soutenir l’installation d’un.e maraîchèr.e bio. »
Début décembre, lorsque Lucie Croissant a voulu se faire livrer les éléments constitutifs de sa serre-tunnel, la police est intervenue : « Ils voulaient que je recharge tout dans le camion. Je leur ai demandé quel était l’article qui les autorisait à faire cela. En définitive, ils ont admis qu’ils ne pouvaient pas m’empêcher de réceptionner le tunnel. »
Selon mes informations, Burgéap, le bureau d’études du Symbhi, attend les éléments du Cereg pour les intégrer dans une nouvelle étude tenant compte du ruissellement et des conséquences de ces nouvelles estimations sur les ouvrages existants, et donc sur les terrains de la zone. Burgéap compte sur la réception de ces éléments fin janvier. Il faudra ensuite produire une nouvelle étude intégrant ces mètres cubes supplémentaires, qui devra être étudiée par les services de la mairie, avant une validation et une présentation… Autant dire que cela peut prendre des mois, voire davantage.
Cela n’a pas empêché Antoine Cloppet d’écrire un e-mail à Lucie Croissant, le 10 décembre (deux jours avant le dernier conseil municipal de l’année), pour lui faire part d’une solution possible : une parcelle agricole située « à l’aval de celles prévues pour la réalisation du bassin des Verchères », de 5.528 m², « assez plate et qui borde le Gorgeat », propriété de la commune depuis le mandat précédent. « Il serait temps de se mettre autour de la table », ajoute-t-il.
Dans son e-mail de réponse (daté du 12 décembre), Lucie Croissant se dit « disponible pour échanger », tout en pointant les contraintes éventuelles liées aux risques, à l’aune du PLU révisé. E-mail resté, lui, sans réponse, déplore-t-elle.
Depuis, la mairie a rejeté le 24 décembre deux nouvelles déclarations préalables déposées le 28 novembre, malgré les éléments complémentaires apportés par la maraîchère afin de combler les manques identifiés par la Ville dans ses DP précédentes. Et le 13 janvier, Lucie Croissant sera au tribunal dans le cadre de sa double requête en référé-suspension et annulation de l’arrêté pris par la mairie, le 20 novembre, contre sa déclaration préalable « formée pour la régularisation de la construction d’un abri léger de 15 m², d’une zone empierrée et l’implantation de réseaux d’eau potable et d’électricité ». On le voit, l’affaire est loin d’être bouclée.
Vincent Degrez
[1] Le Syndicat mixte des bassins hydrauliques de l’Isère est l’établissement en charge de l’aménagement et de la gestion des rivières du Sud Isère.
[2] La Direction départementale des territoires est un service déconcentré de l’État français qui œuvre auprès du préfet de département dans les domaines des politiques d’aménagement des territoires et de leur développement durable.










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