À Voreppe, l’infox pourrit déjà la campagne des municipales

Une page Facebook a été créée en pleine campagne des municipales à Voreppe. Soutenue par des proches d’Anne Gérin et des membres de sa liste, elle distille la « bonne parole » favorable à l’exécutif sortant, malgré son indépendance affichée. Quant à savoir qui se cache derrière ces « femmes et hommes libres » qui n’hésitent pas à attaquer certains élus minoritaires, c’est impossible : l’anonymat est de rigueur. Un tel procédé est-il seulement légal en période préélectorale ?

Le 7 novembre 2025, une nouvelle page est apparue sur Facebook. Baptisée « Voreppe notre cité », elle revendique le statut de « journal ». Son objet ? « Parce que nous sommes des femmes et des hommes libres. Parce que nous entendons trop souvent des discours sur la vie à Voreppe qui manquent de fondement. Nous avons choisi d’exercer notre liberté — celle qui va de pair avec la responsabilité. »

Qui se cache derrière ce « nous » ? Impossible de le savoir. Au-delà du vague « des femmes et des hommes libres », l’objectif est, selon un post du 22 novembre, « que chacun puisse, en toute connaissance de cause, faire son choix dans les mois à venir. Libres. Républicains. Démocrates. » Aucun nom n’est précisé. Contactée par mes soins via Facebook, la (les ?) personne qui administre la page s’est contentée de copier-coller en réponse l’intégralité de ce fameux post du 22 novembre :

Cette absence de transparence sur les auteurs et/ou autrices de ces textes ne les empêche pas de revendiquer une structuration proche du monde journalistique, allant jusqu’à parler d’« équipe de rédaction » :

Un groupe de personnes prenant la plume pour informer autrement leurs concitoyens n’a rien de répréhensible en soi, bien au contraire. Créer une telle page en pleine campagne des municipales a, en revanche, de quoi interroger. Surtout à la lumière du contenu publié. Car on a beau parler ici de « femmes » et d’« hommes libres », on les sent très proches de la majorité sortante de Luc Rémond et de la liste d’Anne Gérin, sa première adjointe et candidate à sa succession.

Une page Facebook « citoyenne » au service de l’exécutif sortant ?

Le post inaugural est consacré à l’« insécurité à Voreppe : on fait le point ! ». Quant aux « publications basées sur des faits, des chiffres, des comparaisons » promises un peu plus tard, « Voreppe notre cité » aligne surtout quelques informations brutes sur le nombre de gendarmes, de policiers et de caméras à Voreppe, et conclut en mettant l’accent sur un dispositif de type « voisins vigilants »… On est loin du papier d’analyse.

L’identité des internautes qui likent ou commentent ce post est plus révélatrice : Loris Palomba, Adrien Gourdol, Charly Pètre, Romain Barthelemy et Linda Salmi. Tous membres d’« En mouvement pour Voreppe », la liste d’Anne Gérin pour les municipales 2026 – et, dans le cas de Charly Pètre, actuel 8e adjoint de Luc Rémond.

Cerise sur le gâteau, un certain Nicolas Gérin, qui n’est autre que l’époux de la candidate, apporte, en lieu et place des administrateurs de la page, une précision demandée par Michel Pignon sur la signification d’un sigle.

Post suivant, trois jours plus tard : un chiffre sur la baisse des effectifs scolaires à la rentrée 2025 (tiré du magazine municipal), un graphique sur le nombre de naissances à Voreppe, et une double question : « Est-ce vraiment ce que nous voulons pour notre commune ? Et vous, qu’en pensez-vous ? » Visiblement, les Voreppins n’en pensent rien : zéro commentaire.

Dans son billet du 14 novembre, « Voreppe notre cité » attaque directement l’opposition. La page cite une phrase qui n’existe pas telle quelle dans la tribune du groupe Voreppe Avenir ? Qu’importe, le but semble ici de simplifier, de caricaturer pour plus aisément balayer les arguments des élus minoritaires. En l’occurrence, il s’agit d’évoquer la politique municipale à l’égard des constructions de logements. Le propos des élus d’opposition, selon « Voreppe notre cité », se résumerait à deux questions de base : si ces constructions ne sont pas illégales et que les logements ont été vendus, « où est le problème ? »

Ici, trois likes provenant de membres de la liste d’Anne Gérin et de son mari.

Par la suite, d’autres membres d’ « En mouvement pour Voreppe » likeront ou commenteront fidèlement les posts, comme Nadine Benvenuto (élue sortante), ou des proches comme Christine Delestre Ianello (épouse de Jean-Claude Delestre, actuel adjoint aux sports de Luc Rémond, celui-là même qui avait attaqué frontalement en conseil municipal l’élue d’opposition Fabienne Sentis : celle-ci étant « arrivée la semaine dernière à Voreppe » selon lui, elle n’aurait aucun droit à critiquer le choix de Michel Hannoun pour rebaptiser le parc Lefrançois) et Stéphane Lopez, ex-élu sur la liste de Luc Rémond.

Une page Facebook dopée à l’intelligence artificielle

Évolutions démographiques, SCOT (schéma de cohérence territoriale), loi ZAN (zéro artificialisation nette), PLU (plan local d’urbanisme), éclairage public : le reste des publications est à l’avenant. Tout cela semble sorti d’un outil d’intelligence artificielle qui se contenterait d’accumuler les listes d’items et les chiffres non sourcés (donc invérifiables en l’état), avec, en définitive, davantage de questions sans réponses que d’analyse approfondie. Un petit test effectué en ligne montre par exemple que la publication sur l’éclairage nocturne montre à 87 % des signes de génération par une IA. Celui sur la loi ZAN grimpe même à 97 %.

Surtout, les auteurs y égrènent les petites phrases favorables à l’exécutif sortant et, partant, à sa représentante pour les municipales à venir (ainsi qu’à une certaine politique encourageant la construction de collectifs d’appartements), dont voici un florilège :

« Imaginons maintenant Voreppe sans aucune nouvelle construction depuis 10 ans… Serait-ce vraiment la ville dynamique, vivante et accueillante que nous aimons aujourd’hui ? »
« Il est toujours intéressant de mettre en perspective les chiffres et les constats qui illustrent l’évolution démographique de notre belle commune, Voreppe. »
« Et puis, Voreppe attire. Au nom de quel principe refuserions-nous à d’autres de s’y installer, alors que beaucoup d’entre nous y ont un jour posé leurs valises ? »
« Rassurez-vous : la construction à Voreppe n’est pas anarchique. (…) Autant d’outils qui assurent un développement équilibré, durable et maîtrisé. »
« De tous temps, Voreppe a été une commune dynamique et attractive. Considérons cela comme une chance ! »
« 
Et nous, Voreppins ? Bonne nouvelle : nous sommes régulièrement consultés ! Chacun peut s’informer, donner son avis et contribuer aux choix pour l’avenir de notre commune. C’est aussi ça, la démocratie locale. »
« À
l’issue des états généraux, une nouvelle modification du PLU a été proposée avec de nouvelles règles de construction, en particulier : harmonisation de l’architecture et des paysages, végétalisation et perméabilité des sols, réglementation des clôtures pour préserver le paysage et la biodiversité. »
« 
Les statistiques du ministère de l’Intérieur ne montrent aucune hausse des délits depuis l’extinction nocturne. À Voreppe, 67 caméras infrarouges assurent la surveillance. Une mesure utile, responsable et efficace pour la commune. »
« Nous avons devant nous une année à construire ensemble, en tenant à distance celles et ceux qui voudraient que Voreppe fasse un bond de 50 ans en arrière. »

Et tant pis si, parfois, on tort les chiffres pour leur faire dire ce qu’on veut entendre. Quand « Voreppe notre cité » écrit à propos des États généraux : « Une trentaine de volontaires se sont réunis en ateliers une quinzaine de fois, et à raison de réunions de 3 heures, faites le compte : 30*15*3 = un travail issu d’un millier d’heures de réflexions, travail, propositions ! », on comprend mal pourquoi le calcul n’est pas plutôt « le nombre d’ateliers x le nombre d’heures de travail », soit 45 heures.

On comprend mieux les raisons d’un enthousiasme à l’égard de l’équipe sortante lorsqu’on lit cette réponse à une question de Laurent Godard (groupe Voreppe Avenir) : « Nous faisons un travail d’investigation en nous appuyant sur les documents disponibles sur le site de la mairie et ponctuellement par des interviews de personnes compétentes sur nos sujets. » Mais aussi pourquoi les membres de la liste d’Anne Gérin sont si prompts à liker et féliciter « Voreppe notre cité » en commentaires.

On peut souhaiter une « campagne respectueuse » et tordre le bras au réel…

D’autant que cette « équipe de rédaction » libre et indépendante, sous couvert de revendiquer une « campagne claire et respectueuse » et la volonté de « dénoncer toute forme de propos mensongers, démagogiques ou malveillants », n’hésite pas à s’attaquer à l’opposition municipale voreppine. Et s’il faut, pour cela, fournir une présentation trompeuse de la réalité, pourquoi pas…

Ainsi, en commentaire à son propre billet consacré au PLU, elle écrit :

« Le texte sur la modification du PLU a été voté par le groupe majoritaire et le groupe d’opposition alors que M. Canossini a voté contre et que Mme Deveaux et Mme Magnin se sont abstenues.
Comment ces trois conseillers vont-ils expliquer leur opposition à toute construction quand ils s’abstiennent sur des sujets qui prennent en compte l’intégration des nouvelles constructions ? S’agit-il tout simplement d’illustrer la phrase célèbre de Pierre Dac : “Je suis pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour” ? »

« Voreppe notre cité » fait ici référence à une délibération, votée en conseil municipal le 11 décembre 2025, autour de la modification n° 4 du PLU révisé de Voreppe. Si vous n’avez pas le courage de visionner la totalité du conseil en question (disponible en vidéo sur YouTube), en voici un extrait audio, comprenant la présentation de la délibération par Anne Platel, adjointe à l’urbanisme, et le débat qui a suivi, avec les interventions de Monique Deveaux et de Danièle Magnin.

Ces des dernières, loin de s’opposer « à toute construction », exposent leurs divergences avec la modification du PLU, et particulièrement les questions qu’elles avaient soulevées lors de l’enquête publique menée dans le cadre de la révision dudit PLU. Elles précisent les points qui leur semblent manquer dans la modification n° 4 en matière d’intégration urbanistique… et insistent sur le fait que l’OAP (orientation d’aménagement et de programmation) créée spécifiquement pour la thématique « architecture et paysage » soit si peu développée pour la partie « paysage ».

Rappelons que ces trois élus ont été évincés du groupe majoritaire de Luc Rémond en mai 2023 à la suite d’un conseil municipal qualifié de « houleux » par le Dauphiné libéré. Le maire avait alors justifié cette décision, validée par un vote en réunion de groupe : « Si le débat est sain et a toujours existé entre les membres de la majorité municipale, certains comportements publics récents ou moins récents de la part de ces élus sont incompatibles avec la nécessaire cohésion qui doit exister au sein d’un groupe politique, a fortiori lorsqu’il s’agit du groupe de la majorité municipale. »

La présence de Monique Deveaux et de Danièle Magnin sur la liste concurrente « Voreppe au cœur » pour les municipales 2026, emmenée par Pascale Mazzilli, n’a pas dû particulièrement aider non plus à leur traitement par « Voreppe notre cité ».

Pas de quoi refroidir Nicolas Gérin, qui embraie :

« La modification du PLU a été approuvée hier soir vers 23h en conseil municipal malgré un vote contre de M. Canossini et l’abstention de Mme Devaux et de Mme Magnin. C’est le résultat d’un long travail de concertation avec les habitants. Cette modification permettra d’assurer une meilleure prise en compte de l’intégration des nouvelles constructions dans la ville et dans le paysage, de l’évolution des mobilités et du respect de la biodiversité. Fier de nos élus ! »

N’en jetez plus.

Un an d’emprisonnement et 75.000 euros d’amende

Tout ceci peut sembler secondaire, voire « de bonne guerre » en période de campagne électorale, mais ce n’est certainement pas gratuit. Sous le titre « Lutte contre la manipulation de l’information », le ministre de l’Intérieur écrit ceci :

« Depuis l’entrée en vigueur de la loi n° 2018-1202 du 22 décembre 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l’information, les opérateurs de plateforme en ligne sont soumis, pendant les trois mois qui précèdent un scrutin national, à des obligations de transparence relatives à la promotion de contenus d’information se rattachant à un débat d’intérêt général, c’est-à-dire aux contenus qui présentent un lien avec la campagne électorale. La méconnaissance de ces obligations est sanctionnée d’une peine d’un an d’emprisonnement et de 75.000 euros d’amende. »

Dans ce même objectif de lutte contre la manipulation de l’information, ajoute le ministère, « une possibilité de référé devant un juge judiciaire est ouverte par l’article L. 163-2 du code électoral ». Cette procédure d’urgence peut avoir lieu durant les trois mois précédant une élection générale « afin de faire cesser la diffusion, par le biais d’un service de communication au public en ligne, des allégations ou imputations inexactes ou trompeuses d’un fait de nature à altérer la sincérité du scrutin ». Un tel référé devant le juge peut être porté par le ministère public, un candidat ou son parti ou groupement politique, ou toute personne ayant un intérêt à agir. Le juge du référé statue alors sous 48 heures.

On le voit, il est laissé une certaine latitude aux candidats et à leurs soutiens pour communiquer, notamment sur les réseaux. Mais tout n’est pas permis, loin de là.

« Entre Vouise et Roize », l’autre page de « passionnés » au service des élus

Le procédé, plus que discutable en temps d’élections, rappelle une autre page, « Entre Vouise et Roize », toujours visible mais qui a connu une vie éphémère : créée le 26 juin 2024, elle a publié son dernier post le 25 août suivant, indiquant pourtant « revenir doucement de vacances pour reprendre notre suivi de l’actualité du Pays voironnais avec une motivation intacte ».

On y retrouve la même utilisation évidente d’une IA pour rédiger des textes basiques et impersonnels, retravailler parfois un matériau officiel (données des élections législatives de 2024, bilan financier de la Communauté d’agglomération du Pays voironnais, conseil communautaire de la même CAPV, conseil municipal de Voiron (« une gestion rigoureuse qui soutient l’investissement »), compte administratif de la Ville de Voreppe (« une gestion financière rigoureuse et transparente »), réagir à l’actualité (voitures incendiées à Voiron, travaux de la rue Garat, etc.).

Avec le même esprit critique que « Voreppe notre cité », l’équipe d’amateurs éclairés de la page « Entre Vouise et Roize » (« Nous ne sommes pas des professionnels, juste des passionnés ! », bien qu’ils se revendiquent de tenir un « journal / site web d’actualités ») venait de lancer un appel à bénévoles pour le mois d’octobre 2024 lorsqu’elle a mis la clé sous le portail (du moins jusqu’à nouvel ordre) :

« En effet, pour couvrir plus largement tout le Pays voironnais, nous recherchons des “correspondants locaux”. L’objectif est de pouvoir couvrir plus largement des villes et des villages du Pays voironnais et de mettre en avant les différentes actions réalisées dans chaque commune. Nous ne cherchons pas des journalistes mais des passionnés de l’actu locale. »

Comme « Voreppe notre cité », la page « Entre Vouise et Roize » ne rechignait pas à jouer sur le teasing en annonçant ses futurs articles :

Et comme « Voreppe notre cité », impossible de savoir qui se cache derrière « Entre Vouise et Roize ». Des noms ont bien circulé, parmi lesquels celui d’un ancien élu de Voreppe condamné pour abus de confiance et faux en écriture. Mais aucune certitude.

Juste ce soutien, venu là aussi d’un ex-élu de la majorité de Luc Rémond, qui avait lui aussi siégé au conseil municipal durant la précédente mandature. Grégory Stockhausen-Valéry avait ainsi, le 26 juin et dans la foulée de l’incendie d’une vingtaine de voitures à Voiron, conseillé aux visiteurs de la page « Le Faux Grand Voironnais » de lire l’article d’« Entre Vouise et Roize » sur la vidéoprotection. Cela tombe bien, certains habitués du « Faux Grand Voironnais » sont déjà des habitués.

Un texte intitulé « La Vidéoprotection : Un outil efficace dans la lutte contre la délinquance et la criminalité quand il est conjugué à d’autres outils. » et qui, en se fondant exclusivement ou presque sur des sources pro-caméras (venant notamment d’entreprises qui les commercialisent), avait, sans surprise, conclu à l’utilité de la vidéosurveillance. Là où le Conseil d’État, par deux fois, était parvenu à une conclusion inverse.

« Nous ne cherchons pas de journalistes », en effet.

Vincent Degrez

(Photo de tête © Pexels/Cottonbro/Rue Haute)

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