Voitures brûlées à Voiron : souriez, vous êtes protégés… vraiment ?

Entre minuit et 2h30 la nuit dernière, 23 voitures ont été détruites par le feu à Voiron. Le maire de Voiron, Julien Polat, a multiplié les caméras de vidéosurveillance. Pour quel bénéfice ?

Entre minuit et 2h30 la nuit dernière, 23 voitures ont été détruites par le feu à Voiron. Le Dauphiné libéré a indiqué que “les images de vidéosurveillance de la commune [ont laissé] voir deux hommes agir dont un – âgé de 39 ans et très connu des services de police et de la justice – a rapidement pu être identifié”. L’homme en question aurait été interpellé autour de 3h30 en pleine rue.

Sur sa page Facebook, Julien Polat, maire de Voiron, s’est félicité du réseau de caméras dont la Ville dispose : “Le réseau de vidéoprotection de la ville a été mis à profit de manière déterminante pour permettre cette arrestation rapide.”

Souriez, vous êtes protégés… vraiment ?

Cela repose la vieille question de l’efficacité réelle de la vidéosurveillance. Une anecdote ne faisant pas une loi et dans l’ignorance des conditions dans lesquelles il s’est produit, tentons de dépasser l’événement inacceptable de la nuit dernière et interrogeons-nous : que sait-on précisément de cette efficacité ? À vrai dire, pas grand-chose. Et c’est bien là le problème.

Dans un article intitulé “La vidéosurveillance est-elle efficace ?”, Les Décodeurs du journal Le Monde avaient enquêté sur le sujet en 2018. La journaliste citait notamment un chercheur, Laurent Mucchielli, qui avait mené une enquête de terrain dans trois villes françaises. La conclusion de ce dernier ? « Il n’y a pas d’impact dissuasif global, notamment parce que la vidéosurveillance s’est banalisée. »

En outre, cet effet dissuasif varie selon les infractions, selon le journal : “Les infractions impulsives, comme les altercations suite à une dispute, ou celles liées à l’alcool, sont ‘moins susceptibles d’être réduites que les infractions préméditées, telles que les vols de véhicules’, explique en 2005 l’étude Assessing the Impact of CCTV, portant sur la ville de Londres.”

Quant à savoir si les caméras de vidéosurveillance aident effectivement à élucider les infractions, Laurent Mucchielli estimait dans son enquête que les caméras n’aident à élucider que 1% à 3% des infractions commises sur la voie publique. “À Marseille, sur un an, il y a eu 60.000 enquêtes pour infractions sur la voie publique”, indiquait le chercheur au Monde. “Pour ces enquêtes, il y a eu seulement 1.850 réquisitions d’images au centre de vidéosurveillance de la ville. Au final, les images n’ont été décisives que dans 103 affaires.”

Reste l’“effet plumeau”, selon lequel la vidéosurveillance déplacerait la délinquance vers les zones non surveillées, avec aussi des déplacements “fonctionnels” (le même délinquant commet un délit de nature différente).

La Cour des comptes s’agace, et s’agace encore

Dans un rapport sur la sécurité publique de 2011, la Cour des comptes constatait le coût énorme du programme massif d’installation de caméras de vidéosurveillance dans les communes françaises. Au-delà de son coût même, c’était toutefois “le manque d’évaluation de l’efficacité de la vidéosurveillance” qui était relevé par la Cour.

“Les différentes études conduites à l’étranger, notamment au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Australie, ne démontrent pas globalement l’efficacité de la vidéosurveillance de la voie publique”, notait alors dans son discours Didier Migaud, premier président de la Cour des comptes. “La mise en œuvre de ce plan de développement accéléré de la vidéosurveillance de la voie publique aurait dû être précédée d’une évaluation de son efficacité selon une méthode rigoureuse. Cela n’a pas été le cas, et nous manquons d’enseignement sur l’efficacité de la vidéoprotection. C’est une lacune dommageable, notamment au regard du montant des dépenses publiques engagées.”

En 2020, rebelote : dans son rapport sur les polices municipales, la même Cour des comptes pointe à nouveau un manque flagrant d’évaluation : ses recommandations “relatives au contrôle externe des polices municipales, à la connaissance du parc de caméras ou à l’évaluation de son efficacité, sont restées sans suite”.

Sa conclusion est alors sans appel : “Au vu des constats locaux résultant de l’analyse de l’échantillon de la présente enquête [la Cour a analysé un certain nombre de communes françaises pour son rapport, parmi lesquelles Fontaine en Isère], aucune corrélation globale n’a été relevée entre l’existence de dispositifs de vidéoprotection et le niveau de la délinquance commise sur la voie publique, ou encore les taux d’élucidation.”

À Voiron, la délinquance a-t-elle baissé avec la multiplication des caméras ?

Que peut-on observer lorsqu’on met en miroir les chiffres de la délinquance à Voiron avec l’augmentation régulière du nombre de caméras de vidéosurveillance, mais aussi de représentants de la police nationale (50 à Voiron aujourd’hui) et municipale (11) ? Autrement dit, l’action des caméras se voit-elle dans les chiffres ?

J’ai placé quelques graphiques en illustration de cet article, liés à des thématiques proches des incendies de voitures de la nuit dernière. Les situations sont plutôt contrastées. Néanmoins, les chiffres du ministère de l’Intérieur via Data Gouv (qui vont de 2012 à 2021, malheureusement – si vous avez des éléments plus récents, je suis preneur) montrent effectivement, pour deux des trois types d’infractions que j’ai repris, une chute en 2014 et 2015 après un pic en 2013. Difficile d’y voir une action immédiate des caméras, cependant, puisque les premières ont été installées “courant septembre 2014” (selon le site Voiron.fr, qui n’a visiblement pas été mis à jour depuis un bon moment, et par ailleurs avare en informations sur la vidéosurveillance : une recherche avec “caméra” ne donne qu’un compte rendu de conseil municipal – on aimerait, dans la section “sécurité”, un nombre précis, une typologie des caméras installées, une carte des emplacements).

En outre, pour les voitures détruites, le nombre repasse de 20 (le “plancher” de 2015) à 50 en 2018, avant de rechuter en 2020 (pandémie et confinements obligent, on imagine) puis de sévèrement remonter à 78 en 2021.

Le site Urbi-Explore permet par ailleurs de comparer le nombre de faits de “destructions et dégradations volontaires” par millier d’habitants entre Voiron et la France, et d’en voir l’évolution entre 2016 et 2023 (graphique vert et bleu). Où l’on voit un double pic en 2018-2019, notamment, puis une baisse, une remontée en 2021, puis une baisse…

Selon le magazine municipal AVoiron de février dernier, 11 nouvelles caméras devaient être installées au premier semestre dans les secteurs du quartier Brunetière et du Relais Initiative Habitants, des avenues John-Kennedy et Jean-Jaurès et du cœur de ville. Au total, “la ville de Voiron sera ainsi dotée de 111 caméras fixes de vidéoprotection”. La précision n’est pas inintéressante : sachant que Voiron disposait de 67 caméras fixes en novembre 2022 (source : AVoiron), on a donc assisté à un quasi-doublement de leur nombre en un an et demi.

À Voiron, Julien Polat l’affirmait dès 2015 au micro de France Bleu Isère : “La vidéoprotection a fait ses preuves.” Le maire fustigeait au passage les leçons de morale et les “grands philosophes” qui s’appuient sur la question des libertés individuelles pour critiquer la vidéosurveillance : “Ce ne sont pas eux qui prennent le plus de risques dans leur vie quotidienne. C’est facile de tenir ce type de discours lorsqu’on vit confortablement.” Il devait alors savoir quelque chose que la Cour des comptes ignorait en 2011 et ignorera toujours en 2020.

Rappelons-le, la mairie de Voiron a décidé qu’elle ne donnerait suite à aucune de nos sollicitations. Nous posons donc nos arguments et nos questions ici, pour toutes et tous. Si vous avez des informations pertinentes à nous transmettre, n’hésitez pas !

5 réponses à « Voitures brûlées à Voiron : souriez, vous êtes protégés… vraiment ? »

  1. Avatar de King Jouet s’invite (enfin) au conseil municipal de Voiron – Rue Haute

    […] n’a été prouvée en termes de prévention, comme l’ont encore récemment montré les 23 voitures incendiées en une nuit à […]

    J’aime

  2. Avatar de Un maire à la barre #6 : « Lorsque vos discours ne suivent pas vos actes… » – Rue Haute

    […] (En juin 2024, j’avais moi-même consacré un article à la question de l’efficacité des caméras de vidéosurveillance, juste après une nuit qui a vu un homme mettre le feu à une vingtaine de voitures dans le […]

    J’aime

  3. Avatar de Bayrou à Voiron : entre immigration, délinquance… et immigration – Rue Haute

    […] déjà eu l’occasion d’étudier ici la question de l’efficacité des caméras de vidéosurveillance lorsque 23 voitures avaient été incendiées à Voiron dans la nuit, en juin dernier. Une […]

    J’aime

  4. Avatar de Au menu ce soir : PV modifié, écoles fusionnées et caméras partout #CMVoiron – Rue Haute

    […] Quant à savoir si un tel dispositif parvient réellement à « prévenir les atteintes contre les personnes et les biens », il est difficile de le dire précisément. Aucune étude ne semble le prouver avec certitude. […]

    J’aime

  5. Avatar de Au menu ce soir : Brameret en cage, investissements qui flambent… – Rue Haute

    […] On passera sur les opérations d’installation de caméras de vidéosurveillance, pour un montant, là aussi récurrent année après année, de quelque 200.000 euros… pour des bénéfices loin d’être évidents. […]

    J’aime

Répondre à King Jouet s’invite (enfin) au conseil municipal de Voiron – Rue Haute Annuler la réponse.