« Le mythe de la “bonne victime”, de la femme fragile, fait beaucoup de mal »

Margaux Boué, doctorante en sociologie à l’université Lumière-Lyon 2, travaille depuis des années sur les représentations et le traitement de la violence masculine chez les professionnels en charge de punir et de soigner les auteurs de violence conjugale. Elle était présente à Voiron fin novembre dans le cadre du festival Puissant·es. L’occasion de discuter avec elle du travail difficile, en France, autour de ces questions des violences intrafamiliales, de leur dimension structurelle et de la place accordée aux victimes.

Dernier article de ma série consacrée au festival Puissant·es, qui s’est tenu du 21 au 30 novembre dans plusieurs communes du Voironnais. Il est tiré d’une interview de Margaux Boué, doctorante en sociologie à l’université Lumière-Lyon 2 et au sein de l’équipe Dynamiques sociales et politiques de la vie privée du Centre Max-Weber.

Rendez-vous est pris le mercredi matin au Saint-Bruno, pour partager un café juste avant que la chercheuse ne prenne son train, en compagnie de Marion Ghibaudo, membre de la direction collégiale de l’association Feeling, organisatrice du festival. La veille, Margaux Boué avait participé à une rencontre avec des acteurs locaux sur le thème des « représentations et du traitement de la violence masculine chez les professionnels en charge de punir et de soigner les auteurs de violence conjugale ».

« Sur les 74 professionnels que j’ai rencontrés, un seul était médecin »

« J’ai entamé ma thèse en 2020, au moment où une politique publique était lancée en matière de violences conjugales, qui a mené à l’ouverture de 30 CPCA (centres de prise en charge des auteurs de violences conjugales, NDLR) », rappelle Margaux Boué. « J’étais très intéressée par cette construction d’une politique publique via des acteurs de terrain très variés. Les directives de lancement se faisant attendre, les professionnels ont dû avancer et construire à partir de leurs propres expériences. »

« On dit souvent que les professionnels du soin n’aiment guère partager leurs connaissances, se remettre en question… sans négliger l’exigence du secret médical. Sur les 74 professionnels que j’ai rencontrés, un seul était médecin – il s’agissait d’un médecin légiste. Si les professionnels marquent malgré tout un intérêt véritable pour ce thème, l’approche féministe est encore très peu présente dans la prise en charge et le traitement des auteurs de violences conjugales. »

« C’est pourtant grâce à cette approche qu’on a commencé à travailler autour des victimes de ces violences, puis des enfants », complète Marion Ghibaudo. « Les approches liées aux victimes et aux auteurs demeurent deux branches très opposées, les victimes étant inscrites dans la société, quand la position des auteurs reste séparée de son aspect sociétal. »

« On traite les auteurs au cas par cas, c’est le côté individualiste de la justice »

Il ne s’agit pas forcément de violences physiques, et c’est l’une des difficultés en jeu, reprend Margaux Boué. « Trente ans après la mort de son mari, une dame se retournait encore dans la rue parce qu’elle avait cru entendre sa voix. Il existe un vrai déséquilibre ici, avec fréquemment, face aux forces de l’ordre, un conjoint très calme et une compagne “hystérique”. Et lorsque l’auteur dit à sa conjointe qu’il n’a “pas pu se retenir”, cela masque mal le fait que ces hommes, en réalité, se contrôlent très bien. Les rapports sociaux de domination sont aisément occultés dans le travail sur les auteurs de violences conjugales. Ajoutez à cela le côté “care” de l’accompagnement de ces hommes, par les psychologues et autres, poussés à l’empathie. »

Marion Ghibaudo relie cette dimension à la séparation du travail des associations spécialisées. « Toute l’expérience cumulée en 30 à 40 ans par les associations d’aide aux victimes ne sert pas à l’accompagnement des auteurs de violences », regrette-t-elle. « Or, l’article 16 de la convention d’Istanbul[1] stipule bien que les États doivent prendre toutes les mesures pour soutenir des programmes de prise en charge et de traitement de ces auteurs. Aujourd’hui, un gros travail est mené avec France Victimes, mais il s’agit d’une association généraliste. »

« C’est dû aussi au cloisonnement des auteurs dans le cadre judiciaire du traitement », selon Margaux Boué. « Peu d’infrastructures permettent aux auteurs de suivre volontairement ce traitement. Avec, effectivement, un certain effacement des associations féministes. » Marion Ghibaudo acquiesce : « Parce que la justice française se veut “neutre”, contrairement à l’Espagne où la dimension genrée est assumée. Chez nous, la prise en charge des auteurs de violences conjugales est complètement dépolitisée. »

« On traite les auteurs au cas par cas, c’est le côté individualiste de la justice », prolonge Margaux Boué. « Ceci étant dit, il existe désormais des audiences de justice spécialisées… » « À Bordeaux, un procureur a enfin utilisé le mot “féminicide”, qu’il jugeait auparavant trop militant… » « Plusieurs audiences de violences intrafamiliales ont envisagé celles-ci sous l’angle de ce que l’on appelle le “contrôle coercitif”. Notamment à Poitiers en novembre 2023. C’était un point extrêmement important, même si cette notion n’a pas encore d’existence légale en France – The Conversation a publié un article très intéressant sur ce sujet. »

Dans cet article, les journalistes écrivent qu’« un nombre croissant de pays a adopté le modèle du contrôle coercitif pour redéfinir la violence conjugale comme atteinte aux droits et aux ressources plutôt qu’agression. En d’autres termes, reconnaître qu’il s’agit d’actes délibérés ou d’un schéma comportemental de contrôle d’une personne par une autre. »

Un concept primordial, aux yeux de Marion Ghibaudo, « pour comprendre le contexte des violences conjugales ». « La justice segmente la violence, elle ne l’envisage pas dans sa globalité, dans son caractère structurel », insiste Margaux Boué. « La justice française reste dans les limites du droit connu, ce qui rend impossible de juger la violence au-delà des faits et de leur alignement, alors que l’Espagne a créé le délit spécifique de violence de genre. »

« J’ai entendu des professionnels inciter les auteurs de violences à porter plainte contre leur conjointe »

Tout ceci souligne l’importance de la formation des professionnels, dans laquelle « la dimension du genre est toujours très occultée », déplore la doctorante. « Un rapport publié en 2019 éclaire le manque de formation en France, qui met en danger les victimes. Le fait qu’on perde de vue les victimes est un problème immense. On travaille avec l’auteur sur sa vie, son passé, etc., jusqu’à parvenir au statut d’auteur-victime, au risque d’effacer le côté physique – l’auteur fera attention aux traces matérielles des violences – et de renforcer la dimension psychologique de ces violences. »

« Les victimes ont souvent très envie de croire à l’amélioration du comportement des auteurs de violences intrafamiliales », embraie Mario Ghibaudo. « Ceux-ci les appellent durant leur stage, en leur disant : tu vois, je suis soigné, tout va bien maintenant… »

Ce retournement peut aller très loin, appuie Margaux Boué : « J’ai entendu des professionnels inciter les auteurs de violences à porter plainte contre leur conjointe, en créant une fausse équivalence : vous aussi vous êtes victime, puisque votre compagne a rayé votre voiture ; vous êtes même dans la bienveillance, puisque vous n’avez pas porté plainte. » Marion Ghibaudo le remarque dans le système scolaire, « où on a tendance à encadrer les garçons, tandis qu’on favorise le punitif pour les filles ».

« Beaucoup d’hommes actifs dans des groupes de type “droit des pères” ont été au cœur d’affaires de violences conjugales », conclut Margaux Boué. « Il existe un lien entre ceci et les mouvements masculinistes, notamment en provenance du Canada », qui incitent les pères séparés à réclamer une sorte de « droit inconditionnel à l’enfant ». « De l’autre côté, le mythe de la “bonne victime”, de la victime idéale, de la femme fragile, fait beaucoup de mal. Car si la victime ne correspond pas à cette image, sa crédibilité auprès des autorités, des forces de l’ordre, en pâtit. Et en définitive, la place réelle du père, tout comme la place des enfants, est très peu questionnée. »


[1] La convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, dite aussi convention d’Istanbul, signée en 2011 et ratifiée par la France en 2014, indique ainsi dans son article 16 :

  • « Les Parties prennent les mesures législatives ou autres nécessaires pour établir ou soutenir des programmes visant à apprendre aux auteurs de violence domestique à adopter un comportement non violent dans les relations interpersonnelles en vue de prévenir de nouvelles violences et de changer les schémas comportementaux violents.
  • Les Parties prennent les mesures législatives ou autres nécessaires pour établir ou soutenir des programmes de traitement destinés à prévenir la récidive des auteurs d’infractions, en particulier des auteurs d’infractions à caractère sexuel.
  • En prenant les mesures mentionnées aux paragraphes 1 et 2, les Parties veillent à ce que la sécurité, le soutien et les droits de l’homme des victimes soient une priorité et que, le cas échéant, ces programmes soient établis et mis en œuvre en étroite coordination avec les services spécialisés dans le soutien aux victimes. »

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