À Voiron, les vœux très pieux de Julien Polat

Un maire en odeur de sainteté ? Les vœux de Julien Polat, en ce début d’année 2025, n’ont pas été réellement un modèle de laïcité. En contraste avec ce que le maire de Voiron professait durant le conseil municipal de septembre dernier, lorsqu’il défendait une forme dure de laïcité face à une opposition menaçant, selon lui, « la sérénité globale de la société comme des débats au conseil municipal ».

Lors de son discours des vœux, Julien Polat a classiquement mêlé bilan de l’année écoulée et projets pour 2025. Parmi les gros dossiers évoqués, la requalification du Mail s’est taillé la part du lion. Un chantier qui occupera une bonne dizaine de mois jusqu’à la prochaine foire de la Saint-Martin, occasionnant de nombreuses difficultés en plein centre-ville… et de nombreux grincements de dents.
Un dossier difficile que le maire de Voiron a abordé sous l’angle du « devoir » :

« Je vous le dis franchement, alors que nous sommes entrés dans le dernier quart de ce mandat municipal, engager des travaux si impactants est un risque pour moi. Car les perturbations sont nombreuses et d’aucuns sont susceptibles de me le reprocher. Une dame l’a fait tout à l’heure au moment de se saluer, mais m’a quand même souhaité ses vœux (rires). Mais ce chantier, je le fais par devoir. Car je crois profondément que c’est le sens de l’histoire. Et que c’est utile et salutaire pour la ville. J’ai l’intime conviction que, dans quelques années, personne n’imaginera qu’il eût été possible de faire autrement. »

Une façon d’officialiser en douceur sa candidature à sa propre réélection ? Quoi qu’il en soit, un lancement de campagne assez éloigné des principes de la laïcité, si l’on examine en détail la communication de la Ville de Voiron ces derniers mois.

Cinq sens, dont trois catholiques

En décembre, la mairie a ainsi glissé dans les boîtes aux lettres des cartes de vœux comprenant une invitation à la cérémonie des vœux du maire. La première de ces cartes présentait la statue de Notre-Dame de Vouise vue de dos, dominant la ville, l’Enfant Jésus dans les bras.

Sur les « cinq sens », thème général de la cérémonie et plus particulièrement de ces cartes de vœux, pas moins de trois entretenaient un lien avec l’Église catholique : la statue de la Madone (pour la vue), une cloche de l’église Saint-Bruno (pour l’ouïe) et la liqueur des frères Chartreux (pour l’odorat). Sous forme de grande affiche, l’invitation à la cérémonie, avec la photo de la statue de la Vierge, décorera un certain nombre de panneaux d’affichage et ornera un bon moment la tête de la page d’accueil de Voiron.fr. Avec un rappel au début du magazine municipal ÀVoiron de janvier.

Ce même numéro d’ÀVoiron comprenait d’ailleurs un portrait en pleine page de sœur Marie-Chantal, mère supérieure au monastère de la Visitation à Voiron.

Et dans le portrait vidéo de la ville diffusé au début de la cérémonie des vœux, qui inaugure la section « Une ville à taille humaine » ? Les sœurs de la Visitation. D’abord avec une vue de drone de leur monastère, puis par une captation en plongée verticale de la cour intérieure, enfin en filmant les sœurs en prière, livre ouvert sur le psaume 32 dans sa version liturgique.

Une couronne à tout prix

La Madone de Vouise introduit par ailleurs la vidéo du « Clip des vœux 2025 » (en gros, le portrait de la ville en images), avec un plan quasiment identique à celui du même clip en 2024.

Quant à sa nouvelle couronne, elle aura fait l’objet d’une belle communication depuis le début du mois de septembre, avec notamment un post Facebook multi-illustré. Une couronne pour laquelle Julien Polat déclare avoir reversé le bénéfice tiré de la vente de son ouvrage consacré à la vie riche et longue de Lido Martinetto, doyen des Voironnais décédé en mars 2020. Avec Martin Cargnino (qui a reversé les droits d’auteur de son livre sur la « Cafétéria RM »), le maire de Voiron a pu offrir 2.000 euros pour « contribuer à la restauration de la couronne de notre statue bien-aimée » en décembre 2019.

L’installation de cette couronne fera d’ailleurs l’objet d’un texte illustré dans l’ÀVoiron d’octobre 2024, et apparaîtra en bonne place dans la rétrospective de 2024 en vidéo, diffusée durant la cérémonie du 17 janvier.

« Grâce à vous, demain, peut-être qu’on aura des tensions communautaires à caractère religieux »

Notre-Dame de Vouise figure également en bonne place sur les panneaux régulièrement déployés dans le salon d’honneur de la mairie, pour les occasions où une surface réduite suffit à accueillir l’assistance.
Par exemple pour la réception donnée en l’honneur de Roland Revil (nommé maire honoraire – voir photo ci-dessous) le 27 juin 2024, pour l’hommage rendu à Yann Le Bourdonnec (qui quittait son poste de commandant de la police nationale à Voiron) le 15 novembre, ou tout récemment encore, pour l’assemblée générale de l’association La Commune libre de Sermorens, le dimanche 19 janvier.

Grande silhouette sur la gauche, petite forme qui se devine au sommet de la Vouise au centre, sans oublier les flèches de l’église Saint-Bruno sur la droite. Au passage, on peut souligner que ces panneaux, lorsqu’ils sont ainsi déployés, cachent le « vrai » mur de fond de la salle qui, lui, arbore la devise républicaine ainsi qu’un grand profil de Marianne.
Étonnamment, l’exécutif municipal s’est déjà montré nettement plus offensif en matière de laïcité, comme le montrent les débats du conseil municipal du 25 septembre 2024. Comme je l’ai déjà raconté ici et ici, la Ville de Voiron avait été contrainte par la justice de modifier le règlement intérieur de son conseil municipal. Entre autres, la majorité avait ajouté, à l’article 15 du règlement adopté en 2020 (sous le titre « Police de l’assemblée »), une phrase selon laquelle « une tenue vestimentaire correcte et ne faisant pas entrave au principe de laïcité est exigée des élus siégeant au conseil municipal ». Un élément jugé illégal par le tribunal administratif de Grenoble, qui avait annulé plusieurs articles et obligé le conseil municipal à revoter un règlement intérieur modifié.
En septembre 2024, le point est donc porté à l’ordre du jour. Et donne lieu à un échange plutôt houleux entre le maire et les élu·es d’opposition :

L’opposition se réjouit que le règlement intérieur du conseil municipal soit revenu dans les limites de la loi. À l’inverse, Julien Polat alerte sur les risques de troubles que la possibilité, pour un élu municipal, d’arborer un signe religieux fait courir à « la sérénité globale de la société comme des débats au conseil municipal » :

« De manière plus prosaïque, de quoi s’agit-il pour ce qui relève de notre règlement intérieur ? C’est de savoir si, oui ou non, il est normal et acceptable d’imaginer qu’il puisse y avoir des élus autour de cette table qui viennent avec des signes religieux ostentatoires, qu’il s’agisse d’un niqab, d’une kippa, d’une grosse croix autour du cou. Nous, on a estimé que, pour la sérénité globale de la société comme des débats au conseil municipal, ce n’était peut-être pas préférable qu’éventuellement un élu vienne afficher comme ça des signes religieux ostentatoires en séance où nous agissons au nom de la République française au titre des mandats qui nous ont été confiés. C’est exactement la réserve que pose la loi pour ce qui concerne les agents publics. »

La question, pour le maire de Voiron, est dès lors de savoir si les élus sont astreints au même devoir que les agents publics. Pour le tribunal, la réponse est clairement non, puisqu’il écrit dans son jugement :

« Il ne résulte ni des dispositions citées au point 11 [du présent jugement], ni d’aucune autre disposition législative, que le principe de neutralité religieuse s’applique aux élus locaux. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que le dernier alinéa de l’article 15 du règlement intérieur relatif à la police de l’assemblée est illégal en tant qu’il interdit, de manière générale, aux élus siégeant au conseil municipal de porter une tenue vestimentaire manifestant leur appartenance à une religion. »

Julien Polat nourrit une vision radicalement différente, qu’il exprime ainsi aux élu·es d’opposition :

« Ce que vous brandissez comme une victoire extraordinaire, comme un progrès magnifique pour la laïcité, c’est qu’au titre de votre conception de la laïcité, eh bien, on peut tous débarquer avec des signes religieux ostentatoires parce qu’on en a le droit et que notre conseil municipal, notre règlement intérieur prévoyaient qu’il ne puisse pas en être ainsi. Mais vous avez réussi à faire sauter cette clause. Et vous estimez que vous avez accompli un progrès majeur en faveur de la laïcité ! C’est ça dont il s’agit, rien d’autre. Parce qu’effectivement, ce que le tribunal administratif a dit, c’est que dire que des élus en exercice sont astreints au même devoir que des agents publics, ce n’est pas le cas.
Mais alors, moralité : oui, grâce à vous, demain, peut-être qu’on aura des tensions communautaires à caractère religieux liées au choix qu’un élu aura fait d’arriver avec un signe de revendication religieuse manifeste. Et grâce à vous, il aura acquis le droit de le faire et de pouvoir dire que la loi lui a reconnu le fondement d’avoir le droit de le faire. Vous estimez que c’est un progrès fantastique que nous avons accompli au titre de la laïcité : je trouve ça consternant, je trouve ça consternant. Et l’idée que des élus en exercice de conseil municipal puissent être astreints aux mêmes droits et obligations qu’un agent public pour ce qui concerne leur tenue et la relative discrétion apportée à des signes religieux, ça me paraissait être de nature à garantir plutôt la sérénité que l’inverse. Et peu importe ce que le tribunal administratif dit en l’espèce, ça ne me fera pas changer d’avis. »

Face à l’argument de la liberté d’expression avancé par Benjamin Huet (élu d’opposition, liste Voiron citoyenne), le maire de Voiron assoit son propos sur la pratique « privée » de la religion. À ses yeux, la croyance est « affaire du domaine privé » ; une dimension qu’il s’agit de ne pas exprimer de façon excessive « dans le débat public » :

« Écoutez, on parle, vous parlez de liberté d’expression, de politique, etc. On ne parle pas de ça. On parle de la laïcité, on parle de religion. Et dans la loi de 1905 qui nous a été évoquée, ça parle de la liberté de conscience. Et je considère, et il me semble que c’est quand même l’esprit de la laïcité, que globalement, la religion, c’est une affaire du domaine privé. Et que, précisément, quand on est en exercice de responsabilité publique, il peut être confortable et préférable de ne pas laisser faire irruption de manière trop importante de ces considérations d’ordre privé, spirituel, religieux, dans le débat public. »

Une Madone à géométrie variable

Un peu plus tard, Johanne Vial (élue d’opposition, liste Horizons voironnais) souligne la présence de la silhouette de Notre-Dame de Vouise sur un des panneaux du salon d’honneur, qui cohabite avec la devise républicaine :

« On est dans un lieu de la République, justement, où les symboles religieux sont interdits. Alors, on a “Liberté, égalité, fraternité”. Et puis, Notre-Dame de Vouise, là, on n’a pas un symbole religieux ? Où est la laïcité ? C’est pareil. (…) On est dans un lieu de la République. Et normalement, les symboles religieux ne sont pas autorisés. On aurait pu mettre la Sure aussi ! »

Au mot « religion » pour évoquer Notre-Dame de Vouise, Julien Polat oppose celui de « patrimoine », ramenant ce monument à sa matérialité ancienne (la statue date de la seconde moitié du 19e siècle, tout comme l’église Saint-Bruno) :

« Vous ne voyez pas, dans Notre-Dame de Vouise, autre chose que l’expression d’un symbole religieux ? Pour vous, ce n’est pas avant tout du patrimoine ? Ce n’est pas un édifice patrimonial propriété de la Ville de Voiron, dont on a la charge de l’entretien, comme de l’église Saint-Bruno, ce qui, d’ailleurs, ne fait pas offense à la laïcité ? Enfin, je veux dire, franchement… »

Religion ou patrimoine ? N’y a-t-il pas une forme de contradiction à gommer ainsi l’essence religieuse de la statue de la Vierge et de l’église Saint-Bruno, tout en alertant sur les troubles potentiellement causés par un signe religieux ostentatoire en conseil municipal ?
Quoi qu’il en soit, depuis ce débat de septembre 2024, la silhouette de Notre-Dame de Vouise a disparu des panneaux latéraux, cachée par un volet supplémentaire lors des conseils municipaux (voir la photo ci-dessous, prise lors de la séance du 11 décembre). Ce qui ne l’empêche pas de réapparaître, bien sûr, dès lors que ces panneaux sont à nouveau déployés

(Photomontage de tête : images tirées de la communication de la Ville et de la vidéo du discours du maire © Ville de Voiron)

Une réponse à « À Voiron, les vœux très pieux de Julien Polat »

  1. Avatar de Jules-Ravat et Pierre-et-Marie-Curie : une fusion dans le brouillard – Rue Haute

    […] Quant au directeur, « il aura l’avantage d’être déchargé complètement pour l’exercice de sa fonction de direction ». Et sur la question du double site, Julien Polat répond ceci, en s’offrant au passage un coup de pied de l’âne à la tête de liste Voiron citoyenne, sur fond de municipales qui s’approchent : […]

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