Après l’article dans le Dauphiné libéré samedi et la tribune de la majorité municipale lundi, voilà L’Essor Isère qui, mercredi, se fait l’écho de menaces même plus voilées de King Jouet. Tous les deux jours, la tension monte d’un cran du côté de Julien Polat, maire de Voiron, et de la famille Gueydon, face au recours déposé par l’opposition municipale contre la vente de terrains à l’entreprise. Vivement vendredi.
J’en parlais lundi, j’en reparlais mardi… et voilà que je reviens dessus mercredi. C’est décidément la « semaine King Jouet » sur Rue Haute ! Cette fois, c’est un article publié sur le site internet de L’Essor Isère qui relance la polémique.
Résumons (très fortement) le contexte. En octobre dernier, le conseil municipal a voté la vente des deux terrains correspondant au parking des Frères-Tardy, juste à côté de la gare de Voiron, à l’entreprise King Jouet. Celle-ci compte y construire son nouveau siège et un parking-silo. L’opposition municipale a introduit, le 30 décembre, un « recours pour excès de pouvoir », car elle juge les délibérations en question irrégulières. J’ai commencé à détailler leurs arguments ici – deux autres articles sont prévus sur ce sujet (si les protagonistes du dossier me laissent le temps de les publier).
Le 8 février, le Dauphiné libéré publie un article révélant l’existence de ce recours, article dans lequel Julien Polat, maire de Voiron, dénonce une opposition menaçant la pérennité à Voiron « d’une société leader européen dans son domaine ».
Le 10 février, le magazine municipal ÀVoiron de février – paru plus tard que d’habitude, peut-être pour se « caler » sur l’article du DL – contient une tribune incendiaire de la majorité à l’encontre de « l’opposition rassemblée » et de son recours.
Le 12 février, enfin, l’article de L’Essor Isère paraît, où les arguments de l’entreprise et de la mairie se taillent la part du lion, reléguant ceux de l’opposition voironnaise, qui se résume cette fois au « groupe Voiron citoyenne », à un encadré en bas de page.
Cet article, il convient, tout comme la tribune de la majorité en son temps, de le décoder quelque peu.
Un ultimatum avec une durée de vie très limitée
Sous le titre un tantinet anxiogène « L’entreprise King Jouet va-t-elle devoir quitter Voiron ? », l’autrice de l’article écrit que « le recours d’un groupe municipal d’opposition pourrait empêcher le projet, et chasser le leader européen du jouet hors du périmètre voironnais ». On repense forcément aux propos tenus par Julien Polat dans l’article du DL, déplorant une « manœuvre » menaçant « la pérennité de l’entreprise à Voiron » :
« C’est d’une gravité phénoménale : on parle d’une société leader européen dans son domaine, ancrée dans le patrimoine du territoire depuis cinq générations. »
Elle indique ensuite (les caractères en gras sont d’origine) : « Autant le dire tout de suite, ce n’est pas le souhait de la direction de King Jouet que de quitter Voiron, ville où l’entreprise leader européenne des jeux et jouets est née et est installée depuis 1875. » Mais de qui serait-ce le souhait, exactement ? Mystère.
Après une formulation de ce type, on s’attend à une phrase débutant par « mais… ». Ce sera plutôt « sauf que » :
« Sauf qu’en raison du recours déposé par une partie de l’opposition municipale voironnaise, en l’occurrence le groupe Voiron citoyenne, les travaux du nouveau siège qui doit être construit en plein centre-ville, sur l’actuel parking des Frères Tardy, pourrait (sic) ne pas voir le jour. »
Signalons que cette « partie de l’opposition municipale voironnaise » ne se limite pas à Voiron citoyenne, puisque Johanne Vial, tête de liste du groupe Horizons voironnais, fait partie des signataires du recours en justice, tout comme deux Voironnais membres de Voiron citoyenne mais non élus.
Philippe Gueydon, patron de King Jouet et de Fijace (maître d’ouvrage du projet), entre autres, prend alors la parole :
« Aujourd’hui, le recours va soit retarder le projet, soit l’empêcher complètement. »
L’empêcher complètement ? Pourquoi ? Et s’il l’empêche, n’est-il pas envisageable de discuter d’un autre lieu, d’une autre date, et cette fois d’une concertation préalable ? Mystère. Mais c’est une question d’urgence vitale, avance Coralie Gueydon, fille de Philippe, sœur de Pauline (l’une des architectes du projet et épouse de Noam Bouyakoub[1]), responsable RSE (responsabilité sociétale des entreprises) chez King Jouet. Car depuis quelques mois, les équipes comptabilité et finances ont été délocalisées au dépôt logistique de Rives. Coralie Gueydon :
« Ce n’est absolument pas la vocation de ce site. Ça ne peut être que temporaire. »
« L’entreprise a besoin de s’agrandir rapidement », nous dit encore l’autrice de l’article. Et cette notion d’urgence est assénée à de nombreuses reprises, directement ou en filigrane :
« Suite aux (sic) différentes opérations de croissance du groupe, le nombre de salariés du siège a presque doublé, passant de 120 à 200 personnes. Si bien que depuis quelques mois, les équipes comptabilité et finances ont été délocalisées au dépôt logistique de Rives. “Ce n’est absolument pas la vocation de ce site. Ça ne peut être que temporaire.” »
Précisons que le nouvel entrepôt de Rives, loin d’être un « dépôt » anodin, a été inauguré en septembre 2023, après un agrandissement majeur et un investissement de 14 millions d’euros, pour un chantier qui a duré deux ans. Héberger les équipes comptabilité et finances n’est sans doute pas sa « vocation » ; de là à menacer de quitter Voiron s’ils ne peuvent pas rapatrier au plus vite ces équipes…
Par ailleurs, King Jouet et la mairie de Voiron discutent du projet de déménagement au moins depuis décembre 2023 (première réunion de présentation du projet en mairie, selon les documents de l’entreprise – voir ci-dessous), – et, on l’imagine aisément, depuis plus longtemps que cela. D’où vient l’urgence absolue qui les conduit aujourd’hui à menacer de délocalisation ?
Pourtant, Philippe Gueydon l’affirme : il n’attendra pas la fin de la procédure au tribunal administratif, « qui pourrait prendre jusqu’à 18 mois. On changera nos plans avant. » Si l’on comprend bien, la seule solution pour que King Jouet demeure sur le territoire de Voiron, c’est que l’opposition municipale abandonne purement et simplement son recours, et sans tarder. Ceci est la parfaite définition d’un ultimatum, avec une durée de vie extrêmement courte.
Qui parle de délocaliser : l’entreprise ou la journaliste ?
La journaliste évoque ensuite « la Ville de Voiron qui a cédé le terrain municipal au prix du marché », citant au passage Philippe Gueydon, qui ajoute « et au-dessus du prix auquel la mairie l’avait acheté ».
En réalité, la plus-value est sans doute moindre qu’il n’y paraît de prime abord. J’y reviendrai dans le dernier article consacré au recours des élu·es d’opposition. Si l’on tient compte du fait qu’un euro en 2019 n’a pas la même valeur qu’un euro de 2025, des coûts de dépollution, des frais de gestion et d’entretien du parking des Frères-Tardy (qui vaut d’ailleurs un renvoi en correctionnelle à Bruno Gattaz, qui était en 2014 adjoint à l’urbanisme de Julien Polat), la plus-value fond comme neige au soleil.
Pour la journaliste de L’Essor Isère, c’est toutefois l’évidence : « Et si aucune solution n’est trouvée, c’est bien un départ de Voiron qui se profile. »
Philippe Gueydon enfonce le clou :
« Notre volonté et celle de nos collaborateurs c’est de rester à Voiron, et de mener à bien le projet, d’autant qu’on a déjà investi 500.000 euros en études. (…) Mais si on fait échec à notre venue, on sera bien obligés de regarder ailleurs. »
Menaces en l’air ? On en arrive ici à une situation légèrement paradoxale. En effet, si l’on se focalise sur les propos spécifiquement attribués à Philippe et Coralie Gueydon, rien n’indique en réalité qu’ils comptent quitter Voiron si on les empêche de s’installer à côté de la gare :
« Aujourd’hui, le recours va soit retarder le projet, soit l’empêcher complètement. »
« Ce n’est absolument pas la vocation de ce site [l’entrepôt de Rives, qui accueille les équipes comptabilité et finances]. Ça ne peut être que temporaire. »
« Il nous faut donc ce nouveau bâtiment, qui en plus répondra aux enjeux que je porte au sein du groupe, autour de la RSE, du développement durable et de la réduction de notre impact sur l’environnement. »
« On prévoit un parking de 250 places, dont une centaine pour nos collaborateurs. Mais ce serait un parking public, ouvert à tous. »
« On peut encore faire évoluer le projet et on peut intégrer les remarques des uns et des autres dans la mesure où elles sont constructives. »
« Notre volonté et celle de nos collaborateurs c’est de rester à Voiron, et de mener à bien le projet, d’autant qu’on a déjà investi 500.000 euros en études. Nous sommes prêts à repartir à zéro sur la partie parking. Mais si on fait échec à notre venue, on sera bien obligés de regarder ailleurs. Si on ne trouve pas d’angle de réponse à ce recours, on n’ira pas jusqu’à la fin de la procédure au tribunal administratif, qui pourrait prendre jusqu’à 18 mois. On changera nos plans avant. »
La menace de quitter Voiron est présente de façon larvée, c’est vrai, mais jamais affirmée en tant que telle. « Regarder ailleurs », certes : mais ailleurs qu’à Voiron, ou non ? Mystère. Seule une mention, en intertitre et attribuée à « King Jouet » (sans en préciser l’auteur), dit un peu plus clairement les choses :
On remarquera tout de même que la tonalité générale a radicalement changé entre cet article et celui du Dauphiné libéré, publié quatre jours plus tôt, et dans lequel Coralie Gueydon jouait plutôt sur l’apaisement :
« La partie parking se fera si elle est nécessaire, dans un deuxième temps.. (…) On se laisse le temps de savoir si on a besoin d’un parking s’il est remis en question. (…) Si on nous prouve qu’il n’y a pas besoin de parking, nous serons d’accord. »
Tout en précisant, dans l’encadré :
« Si les échanges n’aboutissent pas, nous serons contraints d’envisager une solution en dehors de Voiron. »
En revanche, la menace transparaît beaucoup plus nettement sous la plume même de la journaliste de L’Essor Isère :
« L’entreprise King Jouet va-t-elle devoir quitter Voiron ? »
« le recours d’un groupe municipal d’opposition pourrait empêcher le projet, et chasser le leader européen du jouet hors du périmètre voironnais. »
« Autant le dire tout de suite, ce n’est pas le souhait de la direction de King Jouet que de quitter Voiron (…). Sauf qu’en raison du recours déposé par une partie de l’opposition municipale voironnaise (…) »
« Et si aucune solution n’est trouvée, c’est bien un départ de Voiron qui se profile. »
« Des plans hors des frontières voironnaises, donc, faute d’autre alternative (sic) à ce jour. »
« Voiron citoyenne n’en démordra pas. Quitte à voir un autre fleuron industriel quitter Voiron ? »
En légende photo, la journaliste tranche : « Sans un accord sur le projet de parking, King Jouet devra quitter Voiron. »
La « petite musique de la délocalisation » n’est jamais clairement exprimée par Philippe et Coralie Gueydon, ni même par le maire de Voiron. À l’inverse, la journaliste n’hésite pas à insister, et insister encore, sur ce point. Allant jusqu’à attribuer à un indéfini « King Jouet » un propos enfin clair : « On a quelques mois pour établir un compromis, sans quoi on partira. » Partir d’où, et pour où ? Mystère, encore.
Quant Julien Polat disait : « Les travaux interviendront avant l’audience, puisque le recours n’est pas suspensif »
La direction de King Jouet et le maire de Voiron n’en font pas moins monter de concert la pression sur l’opposition voironnaise, et particulièrement sur Anne Favier, représentante du groupe Voiron citoyenne et signataire – parmi d’autres – du recours en justice contre la vente des terrains à l’entreprise.
Du côté de Julien Polat, l’article de L’Essor Isère est l’occasion d’appuyer un peu plus lourdement sur la politisation du dossier. Démontrant, paradoxalement, qu’il est prêt lui-même à politiser jusqu’à l’outrance un débat plus large où la justice doit avoir son mot à dire.
Lorsqu’il indique que « le recours n’est pas à proprement parler suspensif » et qu’« il serait possible de continuer à avancer quand même » mais que « personne n’imagine qu’il serait correct de le faire », il prouve qu’il a évolué sur ce sujet. En 2016, quand il s’était agi de démolir la halle Sernam avant l’audience en justice qui devait statuer sur les demandes de la partie adverse, il avait affirmé, dans le Dauphiné libéré du 14 avril :
« On va démolir. Les travaux interviendront avant l’audience, puisque le recours n’est pas suspensif. Ça ne change rien. On agit dans le cadre d’une parfaite légalité. »
Dans le dossier King Jouet, tout tourne, pour lui, autour de l’impossibilité d’envisager cette réimplantation ailleurs qu’à côté de la gare :
« Quant à l’hypothèse d’un plan B pour installer King Jouet ailleurs à Voiron, nous n’en avons pas, c’est bien là tout le problème ! »
On serait curieux de connaître la liste des emplacements étudiés ou simplement possibles, mais écartés, pour l’implantation du nouveau siège de l’entreprise. Aucune autre parcelle, sur les quelque 22 km² de la commune, pour accueillir un nouvel immeuble de bureaux, à distance acceptable des commodités et autres transports en commun ? Anne Favier mentionne le quartier Divercité « où des terrains vont se libérer dans quelque temps ». Cela a-t-il été étudié sérieusement ? Mystère.
Le maire de Voiron « lâche » néanmoins, comme par mégarde, quelques informations d’un certain intérêt. Par exemple, il confirme que la Ville contribuera financièrement à la construction du parking-silo, ce qui n’était pas du tout évident (sauf erreur) lorsque le projet a commencé à être présenté un peu plus publiquement. Voici ce que la cheffe d’édition de L’Essor Isère a à en dire :
« Selon le maire de Voiron toujours, le choix de la construction du parking silo représente un double avantage : celui de construire un ouvrage public partiellement financé par du privé, et celui de libérer de l’espace en voirie. »
Combien la Ville prévoit-elle de débourser ? Mystère, à nouveau. À ma connaissance, cela n’a été discuté ni en commission ni en conseil municipal.
Et quand Julien Polat évoque l’avantage « de libérer de l’espace en voirie », on se prend à se demander si certaines places de stationnement au bord de l’avenue Léon-et-Joanny-Tardy (mais de quel côté ? sans négliger que cela impliquerait d’abattre des arbres) sont vouées à disparaître. Certaines d’entre elles étaient naturellement sacrifiées pour ouvrir l’accès au futur parking-silo. Mais le fait de vouloir « végétaliser, élargir les trottoirs et trouver l’espace pour des pistes cyclables » paraît assez nouveau dans ce contexte.
Tous les deux jours, on franchit une étape. Vivement vendredi.
[1] Responsable communication et marketing omnicanal de King Jouet, il est appelé à diriger l’entreprise avec Coralie Gueydon.
L’article King Jouet sort la grosse artillerie est apparu en premier sur .





