Les adolescents semblent avoir déserté la piscine municipale de Voiron depuis la disparition des bassins extérieurs, laissant un public très familial « truster » cet espace public. On pense forcément au square Brameret et à sa fermeture programmée le soir et la nuit… et l’on s’interroge : les jeunes ne seraient-ils pas les « grands oubliés » de la réflexion sur la ville à Voiron ? D’autant que la commune s’est engagée dans une labellisation « Ville amie des aînés », mais ne semble pas s’être inscrite dans le réseau « Villes amie des enfants » créé entre autres par l’Unicef.
Dans cet article, vous lirez…
que les adolescents ont déserté la piscine municipale de Voiron depuis la disparition des bassins extérieurs,
que l’on peut relier cette information à la fermeture programmée du square Brameret le soir et la nuit,
que les jeunes sont les « grands oubliés » de la fabrique de la ville, alors même qu’ils pourraient être au centre d’un travail bénéfique à toutes et tous,
que, plutôt qu’adhérer au réseau « Ville amie des enfants », la Ville de Voiron s’est engagée dans une démarche de labellisation « Ville amis des aînés ».
Les critiques ne faiblissent guère sur les réseaux sociaux lorsque la Ville de Voiron y évoque la piscine municipale. Le point de crispation le plus courant ? La disparition des deux bassins extérieurs au profit d’un « espace aqualudique ». Avec un corollaire : si l’on veut nager, il ne reste plus que le bassin intérieur, où il peut faire très chaud – à tel point que certains le qualifient de « sauna ».
Parmi les autres sujets de critique récurrents : les horaires d’ouverture, le prix d’entrée, et le fait que, durant la canicule, la piscine voironnaise ne soit pas gratuite mais à demi-tarif, contrairement à ce qui peut se pratiquer dans d’autres communes.
Il est néanmoins un autre aspect de la question que je n’avais pas envisagé dans mon précédent article. Plusieurs personnes m’en avaient parlé ces derniers mois, mais c’est au détour d’un article du Dauphiné libéré qu’on en a la confirmation : depuis la disparition des bassins extérieurs, la piscine municipale de Voiron a changé de public.
C’est un maître-nageur qui le constate :
« Il n’y a plus besoin de vigiles et d’agents de sécurité comme avant. Le fait de ne plus avoir de bassins extérieurs, ça a changé le public. »
Un collègue renchérit :
« Il y a peu d’ados ou de jeunes, ils privilégient plutôt les lacs. Ici, c’est un public très familial. »
En septembre dernier, pourtant, le service communication de la Ville ne semblait pas avoir cette information. À un commentaire quelque peu grinçant sur les bons chiffres de fréquentation de la piscine, et qui estimait que la mairie avait « déplacé les incivilités de Voiron à Charavines », le service comm’ avait répondu :
« Difficile de tracer avec certitude qui a “quitté” la piscine de Voiron pour se rendre au lac ou ailleurs… Mais s’il s’agit de constater que les incivilités à la piscine de Voiron se sont réduites, nous ne nous en plaignons pas ! »
Il lui aurait pourtant suffi d’interroger les maîtres-nageurs pour savoir que les « jeunes » et les « ados » avaient fini par déserter la piscine, peu intéressés par un espace aqualudique surtout destiné aux enfants. Par un bassin intérieur plongé dans une atmosphère peut-être peu si agréable que cela en cas de canicule. Et surtout par un unique bassin, où se concentrent donc toutes les personnes qui souhaitent nager. Peu propice au divertissement… et à un air sain.
Le fait de ne bénéficier que d’un bassin intérieur concerne d’ailleurs aussi les familles, selon le même internaute, pour qui « on emmène les petits à la pataugeoire glissante de Voiron, mais pour nous parents, les journées piscine sont longues, le grand bassin est saturé ! » Et de conclure : « Gros succès ou pas le choix, plutôt ? Sans parler des fermetures de plages à Charavines et de la guerre pour stationner ! » En juillet encore, la plage publique du lac de Paladru a en effet été fermée plusieurs jours à cause de la présence d’une mousse ocre à la surface.
Reste qu’un public fait à nouveau les frais de cette décision. À la piscine municipale comme au square Brameret, les jeunes semblent visés par une forme d’exclusion d’un espace public. Encore s’agit-il apparemment de « certains jeunes ». Ceux qui « posent des problèmes ». Qui nécessitent la présence renforcée « de vigiles et d’agents de sécurité ». À défaut d’éducateurs et d’animateurs, d’activités adaptées, d’infrastructures propres à répondre à leurs besoins ?
En définitive, tout est affaire de choix politique.
Vers une « non-ville », une ville « intégralement privatisée » au détriment des jeunes ?
Un rapport de l’Agence d’urbanisme Bordeaux Aquitaine (A-urba), daté de décembre 2021, apporte un éclairage intéressant sur cette question de la place du jeune dans l’espace public. On y lit notamment que « les usages que développent les plus petits comme les adolescents, leur visibilité, leur aisance dans les rues sont des révélateurs du niveau d’équité et de générosité de nos espaces publics et de la société qui les façonne » (je souligne, comme dans les citations suivantes).
Surtout dans les zones urbaines où l’espace public devient vital pour leurs habitants – il suffit, pour s’en convaincre, de repenser aux confinements liés à la pandémie de coronavirus. Cet espace public était alors « le seul recours qui s’offrait aux parents pour laisser évoluer et jouer leurs enfants, avec des attentes d’autant plus marquées lorsque le logement ne disposait pas d’espace extérieur privatif ou collectif ». Un point particulièrement prégnant pour le square Brameret et les immeubles sociaux qui le jouxtent.
Or, selon l’agence d’urbanisme girondine, penser la place des enfants dans l’espace public ne saurait être une activité uniquement descendante, du politique vers les citoyens. Cela implique de « réinterroger des stratégies et des modes de faire, comme l’implication des citoyens dans la conception de leur environnement quotidien, le recours à des aménagements frugaux et qualitatifs, l’accroissement de zones de circulation apaisée, le développement de la marche en ville, voire la gestion même des espaces publics générés ».
C’est également prendre en compte « une multiplicité de variables, telles que le genre, l’âge, la provenance sociogéographique ou encore les facteurs socio-économiques et culturels ». Ainsi, l’encadrement des enfants « diffère également d’un quartier à un autre, d’un tissu urbain à un autre » :
« Par exemple, les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) sont assez spécifiques concernant ce sujet. Majoritairement composés de grands ensembles, ces quartiers n’ont pour espaces extérieurs que l’espace public ou collectif. Les enfants, même les plus jeunes, y jouent parfois seuls. Cette représentation de l’enfant “seul” dans la rue est perçue comme négative et peut véhiculer des jugements de la part des autres parents concernant le modèle éducatif de ces quartiers. »
L’éloignement des enfants et adolescents par rapport à l’espace public a été progressif, un phénomène produit entre autres par « la spécialisation de certains espaces qui sont alors dédiés à la jeunesse : l’école, le collège, le centre de loisirs mais aussi des espaces ouverts, l’aire de jeux, le parc, le terrain de sport », et renforcé par « la généralisation de la circulation motorisée dès la deuxième moitié du 20e siècle » :
« La ville dans laquelle nous vivons aujourd’hui a été conditionnée pour donner la priorité à l’automobile. La place qui lui est réservée n’a donc cessé de croître, et cela au détriment des enfants et de leur présence dans les espaces publics. Elle a généré une peur chez les parents, qui, transmise à leurs enfants, les empêche d’aller plus loin que les quelques rues qui entourent leur maison. »
La régression de la liberté d’action des enfants et de la disparition des usages enfantins spontanés dans la ville est nettement moins anodine qu’elle y paraît, et ne saurait être pleinement justifiée par une question de sécurité (que ce soit pour les enfants et ados eux-mêmes ou pour les autres usagers de l’espace public, notamment les personnes âgées). Ainsi, dès la fin des années 1970, l’abandon par ce public qui n’utilise plus les rues comme terrain de jeu était, aux yeux de l’essayiste et historien Philippe Ariès (cité par le rapport), le signe d’une transformation des villes :
« Cette ville où les enfants vivaient et circulaient, nous l’avons perdue. (…) Ce qui l’a remplacée n’est pas une autre ville, c’est la non-ville, l’anti-ville, la ville intégralement privatisée. »
Il ne s’agit toutefois pas de placer le jeune au centre de tout, au risque de porter préjudice aux autres catégories d’âge en zone urbaine. Selon l’A-urba, « penser la place de l’enfant dans l’espace public permet de réinterroger certains aménagements et de nourrir les recherches pour améliorer les espaces au profit de tous.Une ville favorable au bien-être et au développement des enfants l’est finalement aussi pour l’ensemble des citoyens. »
« En adoptant l’enfant comme nouveau paramètre de la transformation urbaine, on redonne aux rues un rôle invitant aux rencontres, aux jeux, à la balade et à la pause. Des usages qui sont recherchés à tout âge et qui permettent de concevoir des villes adaptées, confortables et sécurisantes pour tous. »
D’autant que les problématiques qui entourent la jeunesse et sa place dans la ville touchent également, et entre autres, les catégories plus « sensibles », ajoute l’agence d’urbanisme : les femmes, les personnes âgées, les personnes à mobilité réduite, etc.

Ludiques, citoyens et écologiques : l’exemple des adventure playgrounds post-WW2
Sur le plan plus spécifique des aires de jeux, l’A-urba y voit, au même titre que les cours d’écoles ou les jardins de crèches, « des espaces propices à l’amélioration des capacités psychomotrices et de la confiance en soi, des lieux pour apprendre le vivre-ensemble et des espaces de plein air bénéfiques pour la santé des petits ».
Des espaces hautement perfectibles, cependant. Car, en France, les normes sont nombreuses et le principe de précaution poussé à l’extrême. En revanche, « en Allemagne et dans les pays scandinaves par exemple, l’application des textes est moins contraignante, ce qui permet de créer des adventure playgrounds ».
« Ce concept s’est d’abord développé en Angleterre sur les espaces laissés en friche après la Seconde Guerre mondiale, et s’est démocratisé progressivement. Les enfants peuvent y façonner leur propre terrain de jeu à partir de toute sorte de matériaux et de l’environnement qui leur est proposé (bois, terre, cailloux, petits cours d’eau, buttes engazonnées, etc.). »
Situés à proximité des habitations, ces espaces « retrouvent une fonction d’éveil des sens, d’expérimentation et d’appropriation de l’espace public » par l’enfant. Ils répondent aussi à un enjeu écologique « en laissant des espaces de pleine terre, là où l’aménagement d’une aire de jeux traditionnelle entraîne l’imperméabilisation du sol avec un revêtement en asphalte ou sol plastique ».
Incivilités vs concertation : pourquoi ne pas traiter les jeunes en citoyens ?
Autre problème identifié à Brameret et, donc, à la piscine municipale de Voiron : les incivilités, qui justifieraient – plus ou moins officiellement – la disparition des bassins extérieurs des Dauphins et l’installation d’une nouvelle barrière au square Brameret, avec fermeture automatique le soir et la nuit, été comme hiver.
Les articles de presse relayant des plaintes d’habitants sur l’usage nocturne des aires de jeux sont nombreux, admet l’agence d’urbanisme, qui cite l’un d’eux : « Il y a deux problèmes. Le premier est que de moins en moins d’enfants viennent dans ces jeux car l’environnement ne convient pas : musique à fond, vulgarité (…). Le deuxième est que les fameuses balançoires ne passeront peut-être pas l’hiver car évidemment, l’adolescent expérimente la résistance des matériaux. »
Devant un budget limité, note encore l’A-urba, la ville se limite à offrir une aire rutilante pour les 3-6 ans, et laisse dès lors « les adolescents s’agglutiner sous un arrêt de bus ». Or, « chaque âge a besoin de ses codes et de ses lieux de sociabilisation propres » :
« L’adaptation des espaces publics aux jeunes doit donc concerner tous les enfants jusqu’à leur majorité. La réponse n’est pas non plus dans l’ajout d’une offre dédiée aux adolescents et adultes, mais peut-être dans des aménagements moins connotés et plus hybrides pour laisser la diversité d’usages s’opérer et la négociation multigénérationnelle s’orchestrer. Retrouver des espaces de dialogue autour du jeu et du divertissement en réfléchissant autant à la “répartition spatiale” des usages de l’espace public qu’à leur “répartition temporelle”. »
Et pour cela, comme indiqué plus haut, il faut concerter. D’abord et avant tout avec les principaux intéressés : les enfants et les adolescents. D’autant qu’un tel processus produit des bienfaits sur plusieurs plans :
« Hormis l’objectif premier qui est de récolter l’opinion des enfants, il y a également un enjeu fort quant au développement de leur motricité manuelle et intellectuelle. Impliquer les enfants dans des processus de concertation, c’est aussi leur donner les outils utiles à la prise de décision en collectif et leur permettre de développer leur esprit critique. »
Dans un billet du 25 avril 2024 (au titre éloquent : « Couvre-feu : l’exclusion des enfants de l’espace public se porte bien, merci pour elle, tant pis pour eux »), le quotidien Libération ne disait pas autre chose : « Comment les jeunes gens, qui demain voteront, peuvent-ils se sentir les bienvenus dans l’espace public, qui est celui de tous et de chacun, et par extension dans la citoyenneté, si on ne leur fait aucune confiance ? Si on ne leur laisse pas l’occasion de développer leur autonomie, si sur leur simple présence est jeté un regard suspicieux ? »
Voiron « ville amie des aînés », mais pas des enfants ?
Pour l’aider à promouvoir la place des jeunes dans la ville, une commune dispose de plusieurs infrastructures. Et notamment le réseau « Ville amie des enfants », créé en 2002 sous l’impulsion de l’Unicef et de l’Association des maires de France, précisément dans le but de faire des villes des lieux vivables pour tous.
À ce jour, quelque 300 collectivités locales ont rejoint ce réseau. Aucune commune du Voironnais n’en fait partie, si l’on en croit la carte interactive. Dans notre zone, seules Grenoble, Saint-Égrève et Meylan apparaissent dans la liste. Les communes devaient poser leur candidature entre 2020 et 2022 ; ce sera à nouveau possible à partir de 2026, avec le début d’une nouvelle mandature.
En revanche, la Ville de Voiron s’est engagée depuis plusieurs années dans sa labellisation au titre de « Ville amie des aînés[1] ». Une démarche (payante) initiée dès 2022 et qui tend à se concrétiser aujourd’hui avec la mise en ligne d’un questionnaire intitulé « Peut-on vieillir de façon confortable à Voiron ? ». L’exécutif municipal promet « un retour à la population » des résultats de ce questionnaire « lors d’une réunion publique à l’automne ».
« La marge de progression concernant la participation des petits citoyens reste encore importante et on peut affirmer, sans crainte d’exagération, que les enfants restent bien souvent “les oubliés” de la fabrique de la ville », conclut fort justement l’Agence d’urbanisme Bordeaux Aquitaine.
Vincent Degrez
(Photo de tête © Rue Haute à partir d’une photo de la Ville de Voiron.)
[1] Le label est décerné par le Réseau francophone des villes amies des aînés, association qui n’a rien à voir avec la structure liée aux « Villes amies des enfants », au terme d’un processus payant. À ce jour, 73 territoires ont été labellisés (en Isère : Grenoble et Claix), et 77 autres sont « en route » vers le label (Voiron est la seule commune de l’Isère dans cette catégorie).
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