La campagne des municipales, cette année, est décidément très moche, entre insultes, menaces, affiches défigurées et lettres dénigrantes du maire sortant à l’égard de ses rivaux… En 2020, ce n’était guère mieux. Le candidat Polat avait même tenté d’intimider des membres d’une liste concurrente.
Un conseiller municipal de la majorité qui traite un militant d’une liste concurrente de « LFIste assassin », et disant à une autre : « Je ne dis pas bonjour à des assassins. » Et ce, sans que le maire, Julien Polat, ne ressente le besoin de s’exprimer sur le sujet – malgré les questions de Rue Haute envoyées par courriel.
Des menaces lancées au local de campagne de la liste « Voiron en commun » : « LFIstes assassins. Vous n’avez pas intérêt à être au Grand Angle après l’annonce des résultats, sinon ça va mal se passer pour vous. »
Des affiches défigurées, ou recouvertes par les affiches « La France des honnêtes gens » du parti Les Républicains – l’alma mater de Julien Polat, avec laquelle il entretient toujours d’étroites relations, au point d’avoir, cette année, recruté au moins deux colistiers parmi les Jeunes Républicains 38 justement reçus dans le salon d’honneur de la mairie en juin dernier, pour un « apéro républicain ».
« Devant l’ampleur de ces faits » (ceux-ci et beaucoup d’autres), la liste « Voiron en commun » (union de la gauche) a annoncé, par voie de communiqué de presse, son intention « de faire un signalement auprès de la préfecture, ainsi qu’à la Commission des comptes de campagne ». « Dans tous les cas, il nous apparaît nécessaire et urgent d’alerter la population sur cette rupture du pacte républicain et de l’égalité entre candidat·es. Le maire sortant ne respecte pas les règles du jeu, et cela va nuire à la sincérité du scrutin les 15 et 22 mars prochains. »
Des courriers électoraux balançant entre dénigrement et épouvante
Au-delà des propos régulièrement tenus par le maire sortant sur « les extrêmes », ou encore la « mélenchonisation » supposée des élus d’opposition, il convient de s’intéresser au contenu des derniers courriers envoyés par Julien Polat dans le cadre de sa campagne pour les municipales. Des courriers de plusieurs types, adaptés au(x) destinataire(s), avec une version « jeune », une version « senior », une version « indifférenciée », et peut-être d’autres encore.
On imagine que le candidat Polat s’est servi, pour personnaliser ces lettres, des listes électorales, qui mentionnent les noms, les adresses et les années de naissance. Il en a le droit, selon l’article L.37 du code électoral.
L’idée, ici, semble bien de pousser l’électorat à se déplacer massivement dès le premier tour, histoire de remporter d’emblée l’élection (comme en 2020) – selon lui, « tout laisse à penser que le résultat pourrait être acquis dès ce premier tour », mais on ne saura pas sur quoi il fonde cette quasi-conviction – ou, a minima, de limiter le score des listes concurrentes, et surtout de la liste d’union de la gauche, en cas de second tour.
Pour ce faire, Julien Polat recourt à deux vieilles techniques de rhétorique politique usées jusqu’à la corde : le dénigrement et la peur.
Dans la lettre en versions « jeunes » et « indifférenciés », on peut lire ceci :
« Face à nous se présentent une liste de gauche radicale sous bannière de La France insoumise, et une liste du Rassemblement national sans autre projet qu’une déclinaison d’engagements nationaux. (…) Dans un contexte national et international incertain, il est plus que jamais nécessaire de s’appuyer sur l’expérience, la stabilité et la connaissance du terrain pour continuer à faire avancer Voiron avec sérieux et responsabilité. »
La lettre « seniors », sans surprise, est plus diserte, et insiste à la fois sur les thèmes de la sécurité et du « bien vieillir »… sans pouvoir éviter quelques amalgames :
« Depuis douze ans, nous avons agi sans relâche pour renforcer la sécurité, en augmentant le nombre de policiers municipaux et en développant un réseau de vidéoprotection qui n’existait pas auparavant. Nous avons soutenu nos commerces et nos entreprises, et nous avons tout fait pour améliorer le cadre de vie dans tous les quartiers.
Nous avons particulièrement tenu à faire de Voiron une ville dans laquelle il fait bon vieillir. En luttant contre la solitude, en développant des gestes d’attention comme le colis de Noël, en multipliant les activités, les séjours et les sorties, en favorisant l’émergence d’un habitat et d’activités physiques adaptés, nous avons souhaité adresser à nos aînés la reconnaissance qu’ils méritent après des décennies de travail consacrées à construire notre société. »
Et d’ajouter : « En 2023, Voiron était classée “6ème ville de France pour vieillir en bonne santé » par Le Figaro, et nous avons reçu en décembre 2025 le label “ville amie des aînés”, échelon argent, du réseau affilié à l’Organisation mondiale de la santé. » Or, « face à ces reconnaissances dont nous sommes fiers, une liste concurrente déclare avec mépris ne pas avoir envie “que Voiron devienne un EHPAD géant” ! Il est donc nécessaire de nous mobiliser si nous ne voulons pas changer de cap ! »
Julien Polat, « votre maire » ou simple candidat ?
Dans sa première « lettre de candidature », Julien Polat écrit dès la première phrase : « Le 15 mars prochain, vous serez appelés à élire votre Maire et son équipe municipale pour un nouveau mandat de 6 ans. » « Votre maire » pour un « nouveau mandat », dans une lettre signée « Julien Polat, Maire de Voiron ». Un beau mélange des genres, qui n’est pas une nouveauté.
En 2020, en effet, le même Julien Polat, alors candidat à un 2e mandat, avait envoyé des courriers aux électeurs à l’en-tête de la liste « Voiron ville d’avenir », signés « Julien Polat, maire de Voiron ». C’était d’ailleurs l’un des arguments développés en 2020 par les listes concurrentes, « Voiron citoyenne » et « Nouvel Horizon pour Voiron » (qui deviendra le groupe « Horizons voironnais » durant la mandature 2020-2026), dans leurs recours respectifs au tribunal administratif, où elles contestaient le déroulement des municipales.
Et ce n’est pas la seule irrégularité alors observée par ces deux listes.
Le nom « Voiron ville d’avenir » était déjà, en soi, un problème. En juin 2019, lors de l’arrivée du Critérium du Dauphiné à Voiron, des banderoles arborant ce slogan avaient été disposées sur le viaduc ferroviaire. Quelque temps plus tard, ce qui paraissait être un nouveau slogan pour la ville de Voiron s’est transformé en nom de liste politique – une dénomination qui avait donc bénéficié d’une belle publicité… payée par la Ville. Rappelons qu’Anthony Peres, directeur de la communication de la Ville de Voiron, est également – depuis 2014 – directeur de cabinet du maire, et son responsable de campagne en 2014, 2020 et 2026. Là aussi, un beau mélange des genres sur lequel on aura l’occasion de revenir.
Selon les recours en justice, tout au long de la journée du 15 mars 2020 (date du premier tour des municipales), un groupe de jeunes issus des quartiers populaires de la ville s’est installé devant l’entrée principale de la salle de vote du Grand-Angle, « souvent rejoints par un adjoint de la ville, Chokri Badreddine, et visant à accompagner et informer de manière ciblée des personnes vulnérables ou en difficulté face à l’usage du vote électronique, ceux-ci cherchant clairement à influencer leurs votes ». L’adjoint au maire, largement cité par Libération et Le Postillon dans leurs enquêtes, n’était pas le seul à « animer » ce petit groupe de jeunes :
« L’absence de neutralité de certains membres du personnel communal, comme l’actuel directeur du RIH, Soufienne Ghanem, participant à la diffusion d’informations partisanes devant les bureaux de vote (…), ou cherchant à influencer ses collègues en les encourageant à reconduire la municipalité sortante. »
Soufienne Ghanem, lui aussi cité par Libération et Le Postillon, ne serait autre que le frère de Samir Ghanem, patron d’une boîte de construction sise au Grand-Lemps et d’une société de promotion immobilière à Voiron, SG Promotion, à qui la Ville de Voiron vient de céder l’ancienne usine Castelbon. En optant pour le prix minimum accepté par le service des Domaines.
Une candidate « volontairement bousculée » par un conseiller de la majorité
Toujours en mars 2020, des cartes de visite d’élu·es de la majorité auraient été distribuées à des personnes âgées résidant au sein de structures d’accueil municipales telles que la résidence Pierre Blanche. Des cartes qui les incitaient sans ambiguïté à voter pour le maire sortant.
Sur l’exemple ci-dessous, on voit, sous le logo de la liste « Voiron ville d’avenir avec Julien Polat », qu’Alyne Motte se présente non en colistière, mais en tant que « 2e adjointe au Maire de Voiron ». Elle y indique qu’elle-même votera « pour JULIEN POLAT aux élections municipales prévues les dimanches : 15 et 22 mars ». Et ajoute : « MERCI à vous de voter pour le Maire sortant = Julien Polat ».
D’autres événements ont été moins, disons, sympathiques. Le 24 janvier 2020, Johanne Vial (tête de liste « Nouvel Horizon pour Voiron ») a déposé une main courante auprès de la police nationale à Voiron. En cause : Jérôme Robert, conseiller municipal délégué sortant – il détenait alors une délégation « à la lutte contre l’insécurité », ça ne s’invente pas –, l’aurait « bousculée volontairement » en marge des vœux du maire, le 10 janvier précédent. Un acte violent ressenti par la femme politique comme une « tentative d’intimidation ».
Par ailleurs, durant la campagne, l’équipe de la même Johanne Vial n’a pu que constater l’apposition « quotidienne et systématique » d’autocollants « Étiquette LREM » sur ses affiches électorales officielles, « visant à induire les électeurs en erreur en nous accolant une étiquette politique qui visait à discréditer notre discours », indique-t-elle dans son recours. Toute ressemblance avec la campagne de 2026 est purement fortuite :
On passera sur l’ambiance délétère sur les réseaux sociaux – les attaques ad hominem, les insultes violentes et à caractère sexuel – et sur le fait que Farida Brabri, conseillère municipale de la majorité, colistière « Voiron ville d’avenir » et assesseure au bureau de vote n° 6 le 15 mars, a été exclue du bureau de vote : elle aurait indiqué à une électrice, dans une langue étrangère et dans l’enceinte même du bureau de vote, de voter pour le candidat « numéro 3 ». Une situation notifiée dans le procès-verbal par une assesseure « Nouvel Horizon pour Voiron », elle-même bilingue dans cette langue.
Le SMS d’intimidation de Julien Polat à une colistière concurrente
Le triste pompon revient sans doute un texto envoyé par Julien Polat, depuis son numéro de portable personnel, à une colistière « Nouvel Élan pour Voiron », elle-même mère d’un autre colistier de Johanne Vial. Texto que j’ai pu consulter.
Le maire sortant y critique violemment la tête de liste, l’accusant de « multiplier les propos calomnieux à [son] égard ». Le premier édile a également des mots très durs à l’encontre du fils de la colistière, « que la jalousie conduit à une aigreur bien crasse ». Je passerai sur le reste du message, du même acabit, pour arriver à la conclusion : « J’espère surtout que pour l’avenir, vous aurez au moins l’amour-propre de ne plus me contacter pour solliciter la moindre faveur de ma part, vu le personnage abject et infréquentable que je suis, à en croire votre fils et vos amis. » Et de signer : « Bien cordialement, Julien Polat ».
Il faut savoir le contexte dans lequel s’inscrit ce texto. Les deux colistiers (mère et fils) étaient plongés dans le deuil. Et la « faveur » que le maire avait accordée concernait une inhumation à Voiron.
L’ultime coup de pied de l’âne du maire de Voiron en 2020
Quant aux recours en justice, le tribunal administratif de Grenoble a globalement estimé qu’au vu de la nature des éléments dénoncés, rapportée à l’écart de voix entre la liste de Julien Polat et les listes concurrentes, il n’est pas établi que ces faits aient « constitué des manœuvres (…) de nature à altérer les résultats du scrutin ».
En effet, rappelle le jugement, « il n’appartient pas au juge de l’élection de sanctionner toute irrégularité ayant pu entacher le déroulement de la campagne ou du scrutin, mais seulement d’apprécier si cette irrégularité a été de nature à affecter la sincérité du scrutin et, par suite, la validité des résultats proclamés ». Et ce, même si le ministère public a souligné, dans son réquisitoire, le « caractère délictueux de l’ensemble des faits » reprochés à Julien Polat.
Cela n’a pas empêché celui-ci, dans une publication Facebook datée du 30 décembre 2020, de triompher et tempêter à la fois :
« Le juge a rendu sa décision il y a quelques jours en rejetant tous les arguments de nos opposants, pour confirmer sans la moindre réserve la validité de notre élection. Je n’avais aucun doute à ce sujet, mais puisque mes opposants sont beaucoup plus prompts à nous critiquer brutalement et systématiquement sur tous les sujets qu’à avoir l’honnêteté de donner les résultats pathétiques de leurs actions en justice, je me devais de communiquer l’information publiquement. »
Et d’ajouter, un brin revanchard : « Je trouve très ironique que ces deux listes de candidats, toujours promptes à brandir l’étendard vibrant de la démocratie en se drapant dans une vertu forcément exclusive à leur profit, ne soient finalement en accord avec l’expression populaire que lorsqu’elle va dans leur sens. Les mêmes qui prétendent vouloir “réinventer la démocratie” en réunissant toujours les mêmes petits groupes de convaincus, ont finalement bien du mal avec l’expression la plus directe du suffrage universel. »
À ceci près que les deux listes concurrentes ne contestaient pas le suffrage universel ni son résultat à proprement parler, mais les conditions dans lesquelles ce suffrage s’était exprimé. Elles l’ont fait dans le cadre républicain, en demandant à la justice de se prononcer. Crime de lèse-majesté selon le maire largement réélu : « En contestant une élection acquise avec un tel écart, les deux listes requérantes portent la lourde responsabilité de la saturation de notre justice, déjà suffisamment mobilisée pour espérer ne pas l’être avec autant de mauvaise foi. »
Julien Polat conclut sur ce qui pourrait ressembler, à la lumière de ce qui précède, comme un acte de lucidité sur soi-même : « Qu’on ne s’y méprenne pas : je respecte totalement le droit de chacun à penser autrement que moi, et la légitimité de ceux qui ont été élus pour défendre des projets différents des miens. Mais lorsque l’agressivité pousse à des attaques systématiquement brutales – quand elles ne sont pas mensongères – sur la plupart des sujets, alors ceux qui se prétendent forcément exemplaires devraient avoir la dignité de se comporter avec un peu plus d’élégance… »
Vincent Degrez
L’article Municipales à Voiron : les dessous d’une campagne (presque) aussi sale qu’en 2020 est apparu en premier sur .






