Le dossier King Jouet, et singulièrement le recours introduit par des élu·es d’opposition contre la vente de terrains à l’entreprise, semblent crisper la majorité municipale. Après les propos tenus par le maire dans le Dauphiné libéré samedi, c’est toute la majorité de Julien Polat qui signe une tribune passablement énervée dans le magazine ÀVoiron de février. Un numéro dont la parution arrive inhabituellement tard.
Le maire de Voiron, qui paraît ne pas craindre les superlatifs, dénonçait déjà, dans le Dauphiné libéré de samedi, la « mélenchonisation de l’opposition municipale qui a décidé de conflictualiser tous les sujets », « une prise en otage » du projet King Jouet « au titre de sa symbolique », une manœuvre « d’une gravité phénoménale » qui menace la pérennité à Voiron « d’une société leader européen dans son domaine ».
Sans qu’on sache précisément quelle « symbolique » habiterait les esprits des élu·es d’opposition et des citoyens voironnais qui ont déposé un recours contre les projets de la Ville et de King Jouet. Ni en quoi cette procédure en justice menacerait exactement la survie d’une entreprise aux 239 millions d’euros de chiffre d’affaires 2023 (+ 26 % par rapport à 2020).
Par le biais de la tribune de sa majorité municipale dans le magazine ÀVoiron de février, Julien Polat enfonce le clou. Petit florilège des qualificatifs adressés à l’opposition voironnaise :
- « une posture figée dans l’égoïsme et les querelles politiciennes, bien loin des priorités qui devraient animer tout élu soucieux de l’intérêt général »,
- « une posture stérile »,
- « refusant de travailler en intelligence avec l’équipe municipale et un acteur économique majeur du territoire »,
- « mépris flagrant des enjeux majeurs pour notre ville »,
- « une attitude qui ne peut que nous atterrer »,
- « semble préférer confronter les usagers à des difficultés »,
- « détourne les yeux, ignorant délibérément un problème bien réel pour de nombreuses familles [celui des places en crèche] »,
- « préfère visiblement conserver un parking qu’elle avait pourtant combattu à l’époque de sa création, sans perspective de valorisation »,
- « préfère s’enfermer dans ses postures qui témoignent d’un mépris évident pour les acteurs économiques qui développent la ville »,
- « incapable de saisir les enjeux du territoire »,
- « enfermée dans des calculs politiciens de bas étage qui la conduise (sic) à s’opposer à tout »,
- « visiblement étrangère même à l’idée de prendre de bonnes résolutions ».

Revenons d’abord sur le contexte. Lors du conseil municipal du 30 octobre 2024, les élu·es ont été invités à voter quatre délibérations autorisant la commune à céder à l’entreprise King Jouet deux terrains jouxtant la gare de Voiron, occupés actuellement par le parking des Frères-Tardy.
Des élu·es d’opposition et citoyens voironnais ont déposé un « recours pour excès de pouvoir » le 30 décembre (et non « début janvier », comme l’écrit la majorité municipale) contre ces délibérations. Ils avancent pour cela plusieurs arguments, dont je me suis fait l’écho ici – deux autres articles sur ce sujet sont à venir cette semaine. Certains touchent à la préparation et à la tenue du conseil municipal proprement dit (pointant au passage d’importants défauts d’information), d’autres au type de relation que la Ville envisage avec King Jouet…
Des « bénéfices évidents », mais pour qui ?
Cette procédure en justice, qui n’a rien de proprement inhabituel, ne « passe » visiblement pas pour le maire de Voiron et son équipe. Que dire des arguments que ceux-ci développent dans la tribune qui nous occupe aujourd’hui ?
Stationnement. Tout d’abord, et au risque de me répéter : si le parking-silo de King Jouet accroîtra forcément « la capacité en stationnement du quartier », encore faudrait-il prouver qu’il facilitera concrètement « la vie des habitants et l’accès des employés à leur lieu de travail ». Aucune étude de stationnement n’existe, qui conclurait à la nécessité de construire des parkings-silos supplémentaires. Les « études préliminaires » dont l’exécutif municipal se prévalait pour appuyer ses décisions en la matière « n’existent pas », a admis Julien Polat.
Précisons que, si l’on en croit le rapport du commissaire-enquêteur intervenu dans le cadre de la révision du PLU, l’étude d’Axurban de janvier 2019 prouve en revanche « que l’offre est suffisante sur le centre, avec un taux d’occupation de pointe de 83 %, soit 700 places disponibles en permanence » :

Par ailleurs, la majorité ne précise pas si les « employés » en question sont uniquement ceux de King Jouet, ou si le parking-silo projeté bénéficiera à l’ensemble des travailleurs voironnais.
Environnement. Certes, le projet King Jouet pourrait « redonner vie à une friche aujourd’hui bétonnée à 99 % », mais il serait bon de rappeler qui a transformé cet espace en parking de surface et l’a artificialisé pour plus d’une décennie : Julien Polat, dès sa première élection au poste de maire de Voiron en 2014 (avant d’agrandir un peu plus tard le parking pour lui donner sa configuration actuelle). Un dossier qui vaut d’ailleurs à son adjoint à l’urbanisme de l’époque, Bruno Gattaz, de se retrouver cette année en correctionnelle.
Riverains. Peut-on raisonnablement attendre de tous les riverains qu’ils se réjouissent « d’un projet (…) limitant la hauteur des bâtiments », lorsque, face à des blocs de 14 mètres de hauteur (pour le parking-silo – on ignore si cette valeur a entre-temps changé) et 17 mètres à l’attique (pour l’immeuble de bureaux), nombre d’entre eux perdront la vue sur le Vercors ? Quant aux « arbres de grand développement » chargés de « masquer la voie ferrée », les deux bâtiments en question s’acquitteront a priori fort bien de cette tâche.
Micro-crèche. Dans leur action en justice, les requérants pointent le fait qu’on ne sait pas combien de places de la micro-crèche, sur les 12 prévues, seront disponibles pour les Voironnais non salariés de King Jouet. Difficile, dans ces conditions, d’en faire un argument décisif en faveur du projet. On me souffle par ailleurs que les assistantes maternelles manquent d’enfants plutôt que l’inverse – il faudra vérifier.
Entreprises. Quant au « signal fort » que l’implantation de King Jouet en centre-ville aurait « envoyé aux entreprises », l’entreprise ayant déjà son siège à Voiron (aux Blanchisseries), il ne s’agit donc pas de l’arrivée d’une nouvelle société sur le territoire de la commune. Et quant à savoir de quelle façon le déménagement du siège à côté de la gare profiterait « à tout le tissu économique local, attirant plus de clients dans nos commerces et restaurants, renforçant ainsi l’attractivité de notre centre-ville », la question avait été posée au maire en conseil municipal. Sans obtenir de réponse précise et chiffrée. Le 30 octobre, Julien Polat avait ainsi indiqué, à propos de l’impact de ce déménagement sur les restaurants avoisinants (à réécouter ici, à la 44e minute) :
« Vous dites : “Vous vous rendez compte, les salariés de King Jouet auront une cantine, donc arrêtez de dire qu’ils vont consommer en ville.” Enfin, il y aura un espace de restauration pour les salariés de King Jouet, comme il y a des espaces de convivialité et des espaces sociaux dans toutes les entreprises de France ! Pour que les salariés qui n’ont peut-être pas les moyens de manger tous les jours au restaurant, aient la possibilité de venir avec un snack, avec une gamelle, de réchauffer quelque chose et de manger entre collègues sur place. Il n’y aura pas un chef restaurateur dans les locaux de King Jouet, qui va préparer les repas !
Et puis quand ils auront l’envie, les moyens, la possibilité d’aller partager un moment au restaurant, ils pourront y aller aussi. Enfin, je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de salariés dans la France de 2024 qui puissent se payer le luxe de faire des restos tous les jours, mais qui aiment bien avoir l’opportunité d’en saisir l’occasion quand c’est possible pour eux.
Et de toute façon, je ne crois pas non plus qu’il soit envisageable que les 180 salariés de King Jouet mangent tous en même temps tous les jours dans cet espace qui ne nous paraît pas avoir la capacité de les accueillir tous simultanément. »
Si l’on en croit le maire de Voiron, seuls les salariés de King Jouet qui en ont « l’envie, les moyens, la possibilité », iront au restaurant. Quelle proportion cela représente-t-il ? Mystère.
S les « bénéfices » de ce dossier sont « évidents », on ne précise pas pour qui.
Quand la majorité crève les plafonds
D’autres dimensions de cette tribune sont peut-être tout aussi révélatrices de son état d’esprit. Jetons un œil sur son aspect formel. La tribune du magazine mis en ligne ce lundi matin totalise 3.610 caractères (espaces compris).
Problème : le règlement intérieur du conseil municipal accorde à la majorité la moitié de la page dédiée aux tribunes politiques, c’est-à-dire 2.900 signes au maximum. Les deux listes de la minorité se partagent la seconde moitié, à raison de 414 signes par élu·e. Soit un plafond fixé à 1.656 signes pour la tribune de Voiron citoyenne, et à 1.242 pour celle d’Horizons voironnais. Ce qui donne un total de 2.898 signes pour l’opposition. Le compte est (presque) bon.
On le voit, la majorité municipale emmenée par Julien Polat « s’offre » ce mois-ci 710 signes de plus que le maximum prévu pour sa tribune. Un « rab » de près de 25 %.
Elle est coutumière du fait. Un coup d’œil sur les ÀVoiron de l’année 2024 révèle que la tribune de la majorité a dépassé les bornes à cinq reprises sur onze numéros :
- Décembre 2024 : 3.029 signes pour King Jouet, déjà.
- Novembre 2024 : 3.213 signes pour la modernisation du Mail.
- Septembre 2024 : 3.059 signes pour l’espace aqualudique.
- Juin 2024 : 3.169 signes pour les aménagements cyclables.
- Janvier 2024 : 2.934 signes pour le contournement ouest.
Côté opposition, Voiron citoyenne a excédé son plafond de signes à deux reprises : dans le numéro de juillet-août (1.700 signes pour la suppression des bassins extérieurs de la piscine municipale) et dans celui d’avril (1.710 signes pour l’égalité femmes-hommes). Dans des proportions nettement moindres que la majorité, donc.
King Jouet : un projet au conditionnel
On peut également remarquer un usage plutôt affirmé du conditionnel.
Le texte commence en douceur sur un début d’année propice aux bonnes résolutions. De quoi jouer la rupture de ton dès la troisième phrase (celle « l’égoïsme » supposé de l’opposition municipale), avant de s’interroger dans le troisième paragraphe : « Que se passerait-il si l’opposition adoptait une démarche constructive ? »
La tribune adopte alors résolument le conditionnel. Naturel, pourrait-on dire : la suite du texte répond à l’hypothèse d’une « démarche constructive » de l’opposition. Néanmoins, cet usage du conditionnel change nettement le sens des arguments avancés par l’équipe majoritaire :
- « Voiron aurait pu bénéficier d’un projet intégrant un parking silo »,
- « Nous aurions également pu voir naître un service de micro-crèche »,
- « Quant aux riverains, ils auraient pu profiter d’un projet respectueux de leur cadre de vie »,
- « ce projet aurait pu envoyer un signal fort aux entreprises »,
- « Une implantation stratégique comme celle de King Jouet aurait bénéficié à tout le tissu économique local »,
- « Nous aurions pu écrire une toute (sic) autre histoire ».
Un imparfait se glisse dans cette longue liste de griefs : « Ce projet offrait l’opportunité de redonner vie à une friche aujourd’hui bétonnée à 99 %, en réduisant l’imperméabilisation des sols de 23 %, tout en intégrant des espaces végétalisés et esthétiques. »
Cette accumulation de conditionnels, avec un soupçon d’imparfait, laisse entendre que l’opposition, par son recours en justice, aurait tué le projet King Jouet. Un choix linguistique loin d’être gratuit. Au-delà des problèmes de concordance des temps (« Si elle adoptait, nous aurions pu… ») et des coquilles (« une toute autre histoire », « des calculs politiciens (…) qui la conduise »), c’est comme si le couperet était d’ores et déjà tombé, et que les élu·es d’opposition, en faisant appel à la justice pour trancher sur la légalité des délibérations en jeu, avaient tenu le manche et le billot.
ÀVoiron : un retard qui en dit long ?
La date de parution du magazine, enfin. Le numéro qui contient la tribune a été mis en ligne le 10 février sur la page dédiée de Voiron.fr. Un détail ? Pas forcément, quand on sait que ce même magazine municipal est, avec une belle constance au fil des mois, mis en ligne à la fin du mois précédant le mois de parution. Le 31 décembre pour le numéro de janvier, le 29 novembre pour celui de décembre, voire le 1er juin pour le numéro d’été en 2024.
Pourquoi ce retard inhabituel ? Était-ce pour attendre la parution de l’article du Dauphiné libéré révélant, le 8 février, l’existence du recours intenté par l’opposition – un article où, déjà, le maire de Voiron « ne cach[ait] pas sa colère » ? On voit mal comment un retard d’impression de la version papier expliquerait le délai de mise en ligne… Mais on veut croire qu’il existe un raison simple et solide à cela.
Les élus des minorités municipales n’auront pas, quant à eux, bénéficié de ce délai pour adapter leurs propres tribunes à l’actualité… ou à l’article du DL. Ils ont, comme de coutume, envoyé leurs tribunes le 3e vendredi du mois.

(Illustration de tête : montage de la tribune de la majorité dans ÀVoiron de février 2025 et d’une illustration de King Jouet.)

![King Jouet : un maire devrait-il dire ça ? [Épisode #02]](https://ruehaute.info/wp-content/uploads/2025/02/vue-integree-tribmajorite.jpg?w=796)









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