Tant la direction de King Jouet que la mairie de Voiron font monter la pression, depuis quelques jours, sur les élus d’opposition. Leur faute ? Avoir déposé un recours contre la vente de terrains à l’entreprise de jouet, retardant d’autant l’avancée de projet d’implantation à côté de la gare. Retour sur la chronologie des faits tels qu’on les connaît aujourd’hui.
Seize : c’est le nombre d’articles que j’ai consacrés (en tout ou partie) au projet de déménagement de King Jouet près de la gare de Voiron, à ce jour. Depuis le premier article, dans lequel j’exploitais les informations du dossier déposé par l’entreprise auprès de la DREAL (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement), jusqu’au dernier en date, qui explorait la dimension politique du recours déposé par l’opposition municipale contre la vente des terrains à King Jouet, du temps a passé.
Et il m’apparaît que, tout à l’intérêt de ce dossier, j’en suis peut-être arrivé à entrer (trop ?) profondément dans le détail des informations disponibles, dans les propos des uns et des autres, les archives et les chiffres.
L’heure est venue pour un article rétrospectif, exposant la chronologie des faits et ce qu’on sait, à l’instant T, d’un projet qui devrait continuer à évoluer.
Un lapsus et une contradiction ?
La plus ancienne trace d’une discussion autour du projet de King Jouet remonte au 6 décembre 2023. Nous sommes alors en pleine enquête publique autour de la révision du plan local d’urbanisme (PLU) de Voiron, qui doit s’étendre du 7 novembre au 21 décembre.
Le 6 décembre donc, une réunion de présentation d’avant-projet est organisée à la mairie de Voiron entre Philippe Gueydon (patron de King Jouet et de Fijace, maître d’ouvrage du projet), Pauline Gueydon (cofondatrice du cabinet d’architecture BOPA et l’une des trois filles de Philippe), l’architecte-urbaniste Philippe Barbeyer et l’équipe de Julien Polat, maire de Voiron. Du moins, on imagine que ces personnes sont présentes. Car cette réunion n’est mentionnée que dans la « notice décrivant le terrain et le projet » intégrée à la future demande de permis de construire. Les personnes qui y assistent ne sont pas citées.
Voici néanmoins ce qui s’y discute à la date du 6 décembre 2023 (cliquez sur l’image pour l’agrandir) :
Les éléments de base du futur siège/parking-silo semblent déjà bien en place : la localisation, l’emprise, la faisabilité (avec analyse du PLU, alors en cours de révision), le plan de masse, les perspectives, et déjà une coupe transversale. On est donc loin d’un contact préliminaire entre le patron de King Jouet, ses architectes et l’exécutif municipal.
Un premier indice des prémices de ce dossier se niche peut-être dans les débats qui se sont tenus à l’occasion du conseil municipal du 19 avril 2023. Julien Polat répondait alors à une remarque de Johanne Vial (élue d’opposition, liste Horizons voironnais) sur le principe de « construire un parking sur un parking », autrement dit d’ajouter des étages à un parking existant :
« Et d’ailleurs, au passage, l’idée de pouvoir construire un parking-silo dans l’avenir sur le parking des Frères-Tardy, c’est aussi quelque chose qui a été étudié et qui pourrait justifier de voir le jour l’année prochaine. Enfin, pas l’année prochaine. Dans l’avenir, disons. »
Faut-il y voir un lapsus, révélateur de discussions en cours avec une entreprise privée pour la construction dudit parking-silo ?
En octobre 2022, le même Julien Polat affirmait pourtant, en réponse à une question de Johanne Vial quant au type de gestion envisagé pour les trois nouveaux parkings-silos, qu’« il n’est pas question, dans notre esprit, d’engager une logique de délégation de service public, qui verrait par exemple le fait qu’un privé assume l’investissement à la place de la collectivité avec la contrepartie d’une exploitation pendant une durée donnée ».
Un peu plus d’un an plus tard, c’est pourtant bien à une entreprise privée que le maire de Voiron demandera de construire l’un de ces parkings-silos, sans qu’on connaisse, au moment du vote en conseil municipal, la forme que prendront le financement de cette construction et le mode de gestion de l’édifice une fois sorti de terre. Mais j’anticipe.
Ces études-fantômes qui hantent le dossier King Jouet
L’enquête publique entourant la révision du PLU se clôt le 21 décembre 2023. Dans son « rapport unique d’enquête » rendu le 12 février 2024, le commissaire-enquêteur indique que les quatre parkings en ouvrage et en enclos de Voiron ne dépassent pas un taux d’occupation de 76% en pointe. Et s’étonne de la volonté de l’exécutif de créer non pas un, mais trois parkings-silos en centre-ville.
Selon ce rapport, Julien Polat s’appuie, pour justifier cette triple construction d’envergure (le seul ouvrage du Grand Angle coûtera 2,6 millions d’euros HT à la Ville de Voiron, sur un budget total de 5,37 millions d’euros HT), sur des « études préliminaires » qui « ont conclu à la nécessité de mettre en place trois offres de stationnement avec des parkings en silo aérien ». Et de mentionner les trois sites prévus[1] :
Un parking derrière le parvis de la salle de spectacle du Grand Angle (…) au sein de la ZAC Rossignol.
Un parking au sud de la ZAC Divercité.
Un parking des Frères Tardy, gare SNCF.
Le commissaire-enquêteur souligne ici plusieurs problèmes, dont le moindre n’est pas que, à sa demande répétée d’obtenir les « études préliminaires » en question, la mairie de Voiron n’a répondu que par un silence assourdissant. Sa conclusion ?
« En absence toutefois à nouveau de réponse, malgré plusieurs rappels renouvelés, et compte tenu que la commune avait jusqu’alors accédé à toutes mes demandes, avec un grand souci de collaboration et de diligence, il y a lieu d’en conclure que ces études préliminaires, qui sont par ailleurs inconnues du bureau d’études qui a rédigé le rapport de présentation du PLU, en fait n’existent pas. »
Au-delà de la question de ces études-fantômes, et alors même que, en décembre 2023, les discussions sont déjà largement en cours avec King Jouet, on voit qu’aucune mention n’est faite d’un partenariat potentiel avec l’entreprise, que ce soit oralement ou par écrit, durant les 45 jours qu’aura duré l’enquête publique.
À la suite de cette première réunion du 6 décembre 2023, plusieurs rencontres se tiennent en mairie. Le 19 janvier 2024, la dimension visuelle du projet s’est développée, puisque la présentation comprend une « image de référence construite autour du site », une « intégration dans l’étude paysagère », une « coupe longitudinale » et des « perspectives volumétriques ».
Le 14 mars, une « présentation ABF » (architecte des Bâtiments de France) permet d’en savoir plus sur la localisation du site, la faisabilité et le projet proprement dit, avec de nombreuses photos et illustrations à la clé.
Le 20 mars, c’est une « présentation PC » (permis de construire) qui a lieu, toujours en mairie, avec à nouveau des coupes transversale et longitudinale, des vues aériennes, une « insertion paysagère depuis la gare » et le plan du rez-de-chaussée du futur siège de bureaux, « faisant apparaître la micro-crèche » également prévue.
Le 3 avril, ultime réunion en mairie avant le dépôt officiel des permis de construire (pour le siège) et d’aménager (pour le parking-silo). Cette fois, Philippe Gueydon présente une « notice descriptive architecturale », ainsi qu’une représentation des façades de l’immeuble de bureaux et du parking-silo à l’échelle 1/250.
King Jouet dépose ses demandes de permis d’aménager et de construire respectivement le 15 avril et le 2 mai, quasiment un an jour pour jour après la phrase de Julien Polat, indiquant que le parking-silo des Frères-Tardy pourrait « voir le jour l’année prochaine ».
Une soirée très privée pour « happy few » voironnais
L’été 2024 arrive. Sur fond de législatives anticipées, une demi-page A4, insérée dans une enveloppe blanche anonyme et glissée dans un certain nombre de boîtes aux lettres, invite les riverains du parking des Frères-Tardy à une « réunion d’information » :
À l’en-tête commun de King Jouet, BOPA Architecture et Philippe Barbeyer architecte-urbaniste, elle convie ces « happy few » à la salle Marcelle-Boudias, le lundi 15 juillet à 17 h 45, afin de leur « présenter les grandes lignes de ce projet » : le siège proprement dit, un « pôle de mobilité » (le parking-silo) et « des espaces verts ouverts au public ».
Avec cette mention en bas de page : « Merci de confirmer votre présence, avant le 10 juillet, au… », suivi du numéro du standard de King Jouet aux Blanchisseries. Effectivement, la réunion est non seulement réservée aux riverains invités, mais plus précisément à ceux qui ont répondu dans les temps (assez courts). Pour avoir vu une personne non inscrite être refoulée à l’entrée de la salle, je peux confirmer qu’il ne s’agissait pas d’une réunion publique.
Pour en savoir plus, il faut attendre le surlendemain, avec la publication de l’article du Dauphiné libéré relatant la soirée. Outre le siège de bureaux, le quotidien cite le projet de parking-silo de 306 places (destiné à compenser la perte des 172 places du parking des Frères-Tardy). Julien Polat, maire de Voiron, se félicite dans cet article d’un ouvrage pour lequel « nous n’aurions pas la charge de l’investissement » et « nous ferions des recettes avec la vente du terrain ». Tout bénéfice pour les finances de la Ville, donc.
En revanche, une petite phrase de Philippe Gueydon laisse songeur : si le projet fait l’objet d’importants « blocages », s’il devient « le catalyseur de combats à connotation politique », « on passera à autre chose ». Autrement dit, en cas d’opposition politique, c’est l’ensemble (siège + parking-silo) qui passera à la trappe. Une position qui peut surprendre lorsqu’il s’agit de la toute première réunion un tant soit peu publique, autour d’un projet bien avancé et qui a emporté l’adhésion de l’exécutif municipal.
Dans son encadré, le DL évoque malgré tout les réserves de riverains qui ont assisté à la réunion : le vis-à-vis de bâtiments qui pourrait dévaluer leurs biens, la question du nombre de places de stationnement du futur parking-silo (suffisant pour compenser à la fois la perte du parking actuel et l’arrivée des salariés de King Jouet ?), le prix du stationnement pour les riverains (inconnu à ce jour).
Un autre élément capital ressort clairement de l’article du Dauphiné libéré : le volet « parking-silo » provient non d’un souhait de l’entreprise elle-même, mais d’une volonté de l’exécutif municipal de conserver du stationnement à cet emplacement (je souligne).
« Mais il n’est pas question d’y enlever [de ce site] ses fonctions de stationnement public. Julien Polat est catégorique à ce sujet. Alors que le maire rappelle que c’est sous sa mandature que cet espace a été créé dans un contexte de difficulté pour se garer en ville, il est selon lui impératif d’en garder la fonction. Après plusieurs échanges avec Philippe Gueydon, l’entreprise a alors proposé d’investir seule pour la création d’un parking en silo, qui se ferait à côté de leur bâtiment. »
Un premier recours qui disparaît
Hasard du calendrier : c’est en ce même 15 juillet qu’un premier recours est déposé par une riveraine auprès de la DREAL. La Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement avait en effet conclu, le 14 mai précédent, que le projet de King Jouet pouvait être exempt de toute « évaluation environnementale en application de la section première du chapitre II du titre II du livre premier du code de l’environnement ».
Pour appuyer son recours, la Voironnaise insiste notamment sur des problèmes potentiels liés à la nature du sol. En effet, certains immeubles « historiques » de l’avenue Léon-et-Joannie-Tardy « ont été sérieusement endommagés lors de la construction d’un immeuble voisin ». Le problème provenait alors d’une sous-estimation de l’étude géologique « dans un sol limoneux ou sableux saturé en eau et peu compact ». Avec, à la clé, de nombreuses fissures provoquées dans l’immeuble du 13 de l’avenue Tardy, et dans le bâtiment particulier du 15 de la même avenue.
Quelques semaines plus tard, ce recours disparaîtra purement et simplement du site de la DREAL. On imagine qu’il n’a pas été jugé recevable par l’autorité régionale. Celle-ci n’a pas répondu à ma question sur ce point.
Cette réunion à laquelle vous n’assisterez jamais
Anthony Moreau, adjoint à l’urbanisme, accorde à King Jouet (ou plus précisément à Fijace, maître d’ouvrage et société civile de la famille Gueydon) les permis de construire et d’aménager les 12 et 14 août.
C’est donc en plein mois d’août que les panneaux annonçant les futurs chantiers apparaissent sur la grille et en bas de l’escalier du parking des Frères-Tardy.
Cette date a son importance. Deux étapes majeures de la publicisation d’un projet d’envergure, situé dans l’hypercentre de Voiron, auront été franchies entre la mi-juillet et la mi-août. Et si l’on en croit l’opposition municipale, consulter le dossier au service d’urbanisme ne sera pas une sinécure. Fermé jusqu’au début de septembre, ledit service refuse ensuite une première fois à des élu·es d’opposition l’accès au dossier, car celui-ci n’est « pas consultable en l’état ».
Ce n’est que le 9 septembre que des représentant·es de la minorité peuvent étudier les dossiers de permis de construire et d’aménager. Quasiment un mois après que ceux-ci ont été accordés. Sachant que le délai de recours contentieux est de deux mois à partir de l’affichage des panneaux, on comprend que le temps presse… et l’on réalise que dévoiler un dossier de cette ampleur au cœur de l’été ne favorise pas exactement un travail d’analyse serein.
J’ai moi-même pu obtenir les dossiers de demande déposés par King Jouet auprès de la mairie le 11 septembre. Cela m’a permis de détailler les projets de siège et de parking-silo dans deux articles distincts.
Les élus d’opposition n’ayant pas été conviés à la réunion d’information du 15 juillet, cette consultation au service de l’urbanisme est donc le premier contact de la minorité municipale avec le projet King Jouet. Plus de neuf mois après la première réunion en mairie dont on ait la trace.
Il leur faudra patienter encore deux semaines pour obtenir des précisions de vive voix. Le 23 septembre, en effet, tous les élus du conseil municipal sont conviés à 18 heures, au 1er étage de la mairie, à une réunion de la commission Travaux, Environnement, Urbanisme et Qualité de vie (TEUQV). Une réunion « élargie » et « exceptionnelle », précise l’invitation. À l’ordre du jour, un seul point : « Présentation du projet porté par King Jouet sur le terrain de l’actuel parking des Frères Tardy ».
Bien que leurs noms ne soient pas mentionnés sur l’invitation, Philippe Gueydon, Pauline Gueydon et Philippe Barbeyer sont présents. Je me suis fait l’écho de cette réunion dans cet article.
Philippe Gueydon indique qu’il prévoit de construire d’abord le siège proprement dit, en lançant (idéalement) début 2025 des travaux qui devraient durer 18 mois. Il compte conserver un parking provisoire de quelque 140 places durant cette phase (côté caves de Chartreuse). Le parking-silo, quant à lui, attendra la livraison des bureaux, ce qui situerait le début de ce chantier à septembre 2026 au plus tôt. Le patron de King Jouet dit au passage travailler sur une « version 2 » du parking-silo, sans guère donner de détails sur ce qui pourrait changer par rapport au plan précédent. Une V2 qui tiendrait compte des critiques manifestées lors de la réunion avec les riverains en juillet.
Une « forme d’assentiment », vraiment ?
Le grand public, quant à lui, devra attendre le conseil municipal du 30 octobre 2024 pour qu’un débat soit mené autour de ce projet. Entre-temps, le Dauphiné libéré fait le point avec Philippe Gueydon dans un deuxième article sur le sujet, le 5 octobre. Le patron de King Jouet y fait part de son optimisme, et notamment d’une « forme d’assentiment des élus, de la majorité et des minorités municipales ». Et bien que celles-ci aient posé des questions, il n’y a vu « rien de bloquant ».
S’il confirme que ses équipes travaillent sur une nouvelle version du parking-silo, Philippe Gueydon précise qu’il ne compte pas trop s’éloigner du nombre de places prévu, soit environ 300. Deux recours gracieux ont été déposés, cependant, qui se trouvent à ce moment-là sur le bureau du maire. Et le montant global du projet est dévoilé : 15 millions d’euros.
Une « forme d’assentiment », vraiment ? Dans l’encadré publié sous l’article, l’ambiance est plutôt mitigée. Les groupes d’opposition précisent que la présentation du 23 septembre n’était finalement que cela : une présentation offrant des informations dont ils ne disposaient pas jusqu’alors, et non un débat en profondeur. Anne Favier (liste Voiron citoyenne) juge la création d’un nouveau parking-silo « inacceptable », tandis que Johanne Vial dénonce une politique du « fait accompli », un « côté paternaliste », et l’absence de concertation « comme pour le Mail et le parking-silo derrière le Grand Angle ».
Durant le conseil municipal du 30 octobre (réécoutable ici), le débat sera des plus tendus entre Julien Polat et ses interlocuteurs de l’opposition – je reviens sur la rhétorique déployée à cette occasion dans cet article. Le maire de Voiron révélera néanmoins que les « études préliminaires » liées à la construction de parkings-silos en centre-ville « n’existent pas », ce qui n’est pas anecdotique. Mélodie Mistré (Voiron citoyenne) dira ainsi, lors du conseil municipal suivant : « Le fait est que, le mois dernier, Monsieur le Maire, vous avez bien menti. »
Tout aussi intéressant : l’« étude d’impact », produite par les services de la Ville pour appuyer le projet King Jouet et fournie aux élus en préparation du conseil municipal du 30 octobre, paraît être un copier-coller du dossier fourni par l’entreprise elle-même. En tout cas, un document unilatéralement favorable du projet développé par l’entreprise. Les seuls chiffres un tant soit peu étayés concernent le stationnement à Voiron, décidément un cheval de bataille du maire actuel.
Un parking gratuit qui risque de nous coûter des millions
Les choses semblent ensuite se calmer quelque peu. Du moins en apparence.
Le 30 décembre (in extremis, deux mois tout ronds après le conseil d’octobre), des élus d’opposition (Voiron citoyenne et Horizons voironnais), ainsi que des citoyens voironnais membres de Voiron citoyenne mais non élus, déposent un « recours pour excès de pouvoir ». Ils attaquent plus exactement les quatre délibérations votées durant le conseil du 30 octobre, et qui actaient la vente des deux terrains de la parcelle Tardy à King Jouet.
Ils déploient un certain nombre d’arguments que je détaille ici, ici et ici. Un recours extrêmement informatif sur la qualité du débat public à Voiron, au demeurant.
Contact est pris entre l’opposition et le Dauphiné libéré mi-janvier. Le quotidien interroge les protagonistes du dossier – Anne Favier, Coralie Gueydon (responsable RSE et future codirigeante de King Jouet), Julien Polat – avant de publier un article le 8 février. Coralie Gueydon y affirme avoir « reçu les élus de Voiron citoyenne » ; il semblerait que cette entrevue ait été nettement plus limitée et informelle que ce qu’elle voudrait laisser entendre.
Le ton employé par la fille de Philippe Gueydon dans l’article principal (plutôt axé sur la négociation et les « portes [qui] ne sont pas fermées »), tranche néanmoins avec les propos de la même Coralie Gueydon dans l’encadré : « Nous avons besoin de cet outil de travail. (…) Si les échanges n’aboutissent pas, nous serons contraints d’envisager une solution en dehors de Voiron. » L’ultimatum ne saurait être plus clair.
Je passerai sur le ton adopté par Julien Polat dans cet article, pour me concentrer sur une information capitale qu’il lâche au détour d’une phrase : le coût du parking-silo devrait être désormais « partagé ». En juillet, l’édile évoquait le fait que « nous n’aurions pas la charge de l’investissement », tandis que l’entreprise, selon le DL, aurait « proposé d’investir seule pour la création d’un parking en silo ».
Avec un coût prévu de 5 millions d’euros pour le parking-silo de King Jouet, la Ville en serait virtuellement pour 2,5 millions d’euros de sa poche. Soit un montant équivalent au prix du parking-silo du Grand Angle pour la commune, alors qu’elle porte elle-même ce dernier projet.
Offensive maximale contre recours légal
L’article du DL du 8 février n’est en réalité que la première salve d’une offensive médiatique tous azimuts.
Deux jours plus tard, le magazine municipal ÀVoiron de février est mis en ligne et sa version papier distribuée dans nos boîtes aux lettres. Pourquoi ce retard, alors qu’il est généralement publié sur le site de la commune à la fin du mois précédant le mois de publication ? La réponse est peut-être à chercher en page 19, celle des « tribunes politiques ».
En 3.610 caractères (soit bien plus que le maximum autorisé), le texte publié par la majorité municipale incendie le recours déposé par l’opposition. Amplifiant les propos du maire dans le DL, son équipe dénonce pêle-mêle « une posture figée dans l’égoïsme et les querelles politiciennes », un « mépris flagrant des enjeux majeurs pour notre ville », etc.
Encore deux jours plus tard, rebelote : L’Essor Isère publie sur son site internet un article sous le titre : « L’entreprise King Jouet va-t-elle devoir quitter Voiron ? ». King Jouet, par la voix de Philippe et Coralie Gueydon, y réaffirme son ultimatum. L’autrice de l’article écrit ainsi que « le recours d’un groupe municipal d’opposition pourrait empêcher le projet, et chasser le leader européen du jouet hors du périmètre voironnais ».
Philippe Gueydon assène sur le site de L’Essor Isère qu’il n’attendra pas la fin de la procédure au tribunal administratif, « qui pourrait prendre jusqu’à 18 mois. On changera nos plans avant. »
Ce même 12 février, King Jouet publie un appel sur sa page LinkedIn. Un texte on ne peut plus clair : « pris en otage » (les mots exacts de Julien Polat dans l’article du DL), « nous contraindre à quitter Voiron 😡 », « investissement majeur pour King Jouet (…) malheureusement freiné par des élus de l’opposition municipale », « Si ce projet devait échouer, c’est le bassin d’emploi de Voiron, notre entreprise familiale présente depuis 5 générations et nos équipes qui en pâtiront 😞 ».
On est loin de la négociation feutrée, de la politique de la « porte ouverte », de la volonté d’apaisement.
Et encore deux jours plus tard, avec la régularité d’un métronome, le dossier King Jouet réapparaît, cette fois dans les colonnes du Journal des entreprises. Celui-ci écrit notamment, après un descriptif plutôt alléchant du projet King Jouet :
« Malgré ce programme détaillé et cette attention portée aux riverains et à l’environnement, le projet est pour le moment au point mort : le groupe d’opposition “Voiron citoyenne”, sous la forme d’un recours, bloque pour le moment le début des travaux. »
Citée, Coralie Gueydon enfonce le clou (je souligne) :
« L’opposition bloque la décision de la municipalité de nous vendre le terrain. Le recours en soi n’est pas suspensif mais nous ne souhaitons pas prendre ce risque et préférons trouver une solution avec les élus. Nous allons leur proposer de scinder le projet en deux, de commencer par la construction du siège, que nous aimerions achever d’ici janvier 2027, et de prendre le temps de discuter sur la partie parking pendant ce temps. »
Si l’on en croit cette nouvelle temporalité, le dossier aurait d’ores et déjà pris six mois de retard. À l’origine, en effet, l’entreprise comptait débuter les travaux du siège de bureaux début 2025 ; avec un chantier devant durer 18 mois, cela portait l’inauguration de cet immeuble à la rentrée 2026, le chantier du parking-silo devant être lancé dans la foulée.
Par ailleurs, tous ces articles oublient que l’opposition voironnaise remet certes en question la construction du parking-silo (en l’absence, on le répète, d’études prouvant la nécessité d’un tel ouvrage), mais aussi le choix de cet emplacement pour le siège de bureaux.
Dans un communiqué cité par le journal, King Jouet insiste sur son souhait de « consolider l’implantation de l’entreprise (et ses recettes fiscales) sur le territoire de Voiron ». Et en conclusion de l’article du Journal des entreprises, Philippe Gueydon se dit prêt à trouver un autre terrain si aucun accord n’est atteint avec les élus d’opposition… mais un terrain en dehors de Voiron :
« Nous soulignons les conséquences très préjudiciables pour l’entreprise si ce projet n’aboutit pas, conséquences économiques, c’est quasi un demi-million d’euros déjà investi en termes d’études sur ce projet, conséquences sociales sur le quotidien de nos collaborateurs pour qui le regroupement sur un site en centre-ville de Voiron est une attente forte. »
En juillet 2022, pourtant, Philippe Gueydon soulignait son attachement indéfectible au territoire, précisément pour conserver des équipes de pointe implantées localement, alors qu’un déménagement faisait courir à King Jouet le risque de les perdre. Il affirmait ainsi à L’Essor Isère :
« En dehors de l’attachement évident au territoire qui a vu naître l’entreprise, rester ici est surtout très logique. Quand on a construit le premier entrepôt logistique en 2008, il était pour nous important de trouver un tènement foncier sur le territoire, car on a une cinquantaine de salariés dont on ne pouvait pas se permettre de perdre le savoir-faire. Le Pays voironnais nous a aidé à trouver le bon endroit […] Nous avons constitué des équipes, qui viennent de ce territoire, ou d’un territoire proche. Si je déménage à l’autre bout de la France, je perds la plupart des 120 personnes de confiance qui travaillent au siège. »
Précisons enfin qu’outre le recours introduit par l’opposition, un autre recours contentieux est toujours pendant, initié par un particulier cette fois.
Quand King Jouet répond à Rue Haute… sur X
À la suite du post de cet article sur X, le 21 février, King Jouet a tenu à y répondre sur l’ex-Twitter quelques jours plus tard :
« Un article totalement à charge, est-ce le bon angle pour informer les Voironnais des avantages/inconvénients de ce projet ?
De plus, rappelons que la « pression » c’est d’abord King Jouet et ses salariés qui l’ont, dans l’hypothèse où ce projet aboutirait en effet à l’échec annoncé dans le titre de l’article.
Nous n’avons jamais parlé de « faute » des élus de l’opposition, en revanche regretté de ne pas pouvoir trouver avec eux une solution de compromis. »
Il faudrait que la direction de King Jouet détaille l’origine précise de cette « pression » qu’elle confirme dans son tweet. Elle n’a toujours pas expliqué l’urgence de déménager ses troupes des Blanchisseries vers la gare de Voiron, et d’y adjoindre certains salariés de Rives. Pour un projet qui est développé depuis au minimum un an et demi, un tel empressement semble pour le moins étonnant.
Ensuite, quelle « solution de compromis » a-t-elle recherchée avec l’opposition voironnaise, sachant qu’elle n’a rencontré qu’une représentante de celle-ci, dans un cadre plutôt informel, et que le site jouxtant la gare, le bâtiment de bureaux et le parking-silo envisagés ne paraissaient pas négociables ?
J’ai répondu sur X en mentionnant l’e-mail envoyé à Philippe Gueydon le 16 septembre 2024, lui proposant une interview pour éclairer ce dossier. Proposition restée sans réponse. Jusqu’à présent.
La guerre des tribunes politiques ne s’éteint pas
Le magazine municipal ÀVoiron de mars 2025 a été une nouvelle fois le terrain d’un affrontement, par tribunes politiques interposées, entre la majorité et les minorités.
La majorité, à nouveau, dénonce une opposition « irresponsable et sans vision », et cite les avantages qu’elle perçoit dans le projet King Jouet. Sans indiquer en quoi ces « 15 millions d’euros d’investissement privé en ville » vont réellement profiter aux Voironnais et aux Voironnaises.
En outre, lorsqu’elle écrit que « Voiron est le premier pôle de consommation et d’emplois du Pays voironnais, avec 81 % des emplois rejoints en voiture », elle ne dit pas si ces 81 % d’emplois se situent à côté de la gare, ni même en centre-ville. Quel bénéfice ce parking-silo de plus de 300 places représentera-t-il pour des activités situées en périphérie ? Mystère. Un débat public permettrait pourtant de lever ces doutes.
Et le groupe majoritaire de trancher : « L’opposition sera coupable si King Jouet venait à quitter Voiron. » Sans, cette fois encore, donner les raisons profondes d’un tel départ.
Du côté de l’opposition, Voiron citoyenne revient sur le recours introduit contre la vente des terrains à l’entreprise (un recours que j’ai étudié ici, ici et ici). Et propose une solution :
« Des alternatives existent. De l’autre côté de la voie ferrée, la ZAC DiverCité a précisément été pensée pour accueillir les activités tertiaires et répond aux besoins de King Jouet : centralité, accessibilité en transports, cadre attractif. »
Une possibilité envisageable pour King Jouet ?
Enfin, Horizons voironnais, l’autre groupe d’opposition, rappelle dans sa tribune la chronologie des faits, afin de souligner que :
« Non, nous ne pouvions pas « travailler en intelligence » car nous n’avons été tenus au courant de rien et exclus de toutes les décisions. Ce n’est donc pas l’attitude de l’opposition qui nuit au projet, salit la réputation de Voiron et en ruine l’attractivité. »
Mises à jour
5 mars 2025 : j’ai ajouté la citation de Philippe Gueydon du juillet 2022, ainsi que l’échange avec King Jouet sur X et les tribunes politiques dans le magazine ÀVoiron de mars 2025.
[1] Source : étude de Cirrus Park Consulting réalisée pour le compte de la Ville de Voiron, novembre 2022, citée dans le rapport du commissaire-enquêteur (partie « 2- pièces jointes au rapport »).
L’article King Jouet : chronologie d’un échec annoncé ? est apparu en premier sur .

















