En quelques mois, nous sommes passés d’un parking-silo totalement payé par King Jouet à un financement public-privé… sans précision de la part de chacun dans les 5 millions de budget prévu par Philippe Gueydon, patron de l’entreprise de jouets. Qu’en sera-t-il de la gestion future ? Et surtout, la Ville de Voiron n’aurait-elle pas dû signer un contrat de commande publique, plutôt que de vendre la parcelle Tardy à un acteur privé ?
Ce deuxième article pose à nouveau la question du parking-silo que King Jouet s’est engagé à construire à côté de son futur siège de bureaux, en lieu et place de l’actuel parking des Frères-Tardy.
Dans leur recours contre la vente des terrains à King Jouet, les requérants questionnent le type de relation que la Ville souhaite nouer avec l’entreprise familiale. Il s’agit de déterminer si King Jouet, en acquérant ces parcelles auprès de la Ville et en y construisant deux bâtiments, dont un parking-silo, répond aux besoins de la commune ou aux siens.
L’avocate des requérants cite l’article L.2 du code de la commande publique :
« Sont des contrats de commande publique les contrats conclus à titre onéreux par un acheteur ou une autorité concédante, pour répondre à ses besoins en matière de travaux, de fournitures ou de services, avec un ou plusieurs opérateurs économiques. »
Or, la majorité municipale affiche depuis plusieurs années son intention de construire un parking-silo à cet endroit. Depuis la campagne des municipales de 2020, Julien Polat et son équipe réaffirment leur volonté de bâtir des parkings en ouvrage dans le centre-ville, comme on peut le voir dans ce document de campagne :
Le commissaire-enquêteur, intervenu dans le cadre de la révision du PLU, évoque lui aussi ce projet de parking-silo à l’emplacement du parking actuel des Frères-Tardy dans ses conclusions, rendues en février 2024 après plusieurs mois de travail. Il cite à ce titre une étude de 2022 semblant confirmer la nécessité de construire trois parkings-silos en centre-ville, avec cette carte montant les emplacements en question (dont la parcelle Tardy), et cette autre reprenant les parkings tout proches (dont deux silos) :
Si, à l’époque, la commune envisageait de construire ce parking-silo à ses frais et d’en organiser ensuite la gestion sur le même mode que ses autres parkings (en silo et en enclos, avec un gestionnaire extérieur), rien n’indique donc, selon l’avocate des requérants, qu’aujourd’hui ce soient les intérêts et les besoins de King Jouet qui aient présidé à ce projet, et non les besoins propres de la collectivité, ainsi qu’elle l’écrit dans le recours :
« Sur ce point, il y a lieu d’interroger l’intérêt que l’acquéreur poursuit en projetant ce parking-silo, étant entendu que ce dernier entend l’exploiter dans de très minces proportions pour répondre aux besoins de stationnement des membres de ses équipes. »
Et effectivement, officiellement, une centaine de salariés de l’entreprise seraient susceptibles de se garer, quatre jours par semaine, dans le futur parking-silo. Le projet originel comprenait un édifice de 305 places, un nombre qui a fluctué au fil du temps – dans l’article publié mercredi par L’Essor Isère, Philippe Gueydon parle de « 250 places, dont une centaine pour nos collaborateurs ».
L’avocate s’interroge : comment supposer que ce parking-silo, dont à peine 40% de la capacité répondrait aux besoins propres de King Jouet, relèverait réellement de la volonté de l’entreprise, et non de celle de la Ville ? D’autant qu’on peut lire, dans le dossier de permis de construire introduit par l’acquéreur, qu’une quarantaine de places seraient suffisantes, quatre jours par semaine, si l’on suit les préconisations du PLU :
Le même King Jouet n’écrit-il pas, dans le même document, que son intention est aussi de « mettre en œuvre un nouveau pôle de mobilité, répondant aux besoins de la collectivité et s’intégrant dans l’aménagement du cœur de ville (requalification urbaine du secteur, étude menée par la CAPV de 2018 à 2020) » ?
Construire un parking-silo de 305 places et de plusieurs millions d’euros, pour une quarantaine de places « en interne » à l’entreprise ? Primo, il est difficile de savoir précisément quel nombre de places vise King Jouet, car le chiffre évolue en permanence. De 305 places dans la présentation du projet (15 avril 2024), on est ainsi passé, devant le début de tollé provoqué, à « un parking-silo de 210 à 310 places » dans l’étude d’impact publiée par la mairie et la délibération du conseil municipal du 30 octobre 2024, puis à 250 places aujourd’hui.
Secundo, si King Jouet ne bâtissait que son siège, cela laisserait 143 places de l’ex-parking des Frères-Tardy utilisables, auxquelles s’ajoutent les 117 places du parking provisoire « gare sud », ouvert début 2025. Soit 260 places au total. Si l’on en soustrait les 40 places nécessaires à King Jouet selon le PLU, cela laisse 220 places à proximité immédiate de la gare, soit une cinquantaine de plus qu’avant les travaux. Et même si l’on tient compte des 100 places réclamées par les salariés de l’entreprise, le commun des Voironnais conserve 160 places disponibles quatre jours par semaine et 220 du vendredi au dimanche, puisque les travailleurs de King Jouet ne sont présents que du lundi au jeudi au siège. On n’est pas loin des 172 places du parking en surface actuel.
Et c’est sans compter le parking des Tisserands et ses 471 places (dont le pic d’utilisation ne dépasse pas 76%, selon la dernière étude disponible), à moins de 100 mètres à vol d’oiseau, ni le parking Porte-de-la-Buisse et ses 120 places, à 180 mètres (toujours à vol d’oiseau).
Dernier élément : aux débuts de la présentation du projet, Julien Polat insistait sur le fait que le projet de parking-silo bénéficiait doublement à la commune. Il disait ainsi, dans le Dauphiné libéré du 17 juillet 2024 :
« Une excellente opportunité. Nous n’aurions pas la charge de l’investissement et nous ferions des recettes avec la vente du terrain. »
Sept mois plus tard, la position du maire a visiblement évolué (sans qu’on sache réellement pourquoi), puisque le site de L’Essor Isère indiquait le 12 février 2025 :
« Selon le maire de Voiron toujours, le choix de la construction du parking silo représente un double avantage : celui de construire un ouvrage public partiellement financé par du privé, et celui de libérer de l’espace en voirie. »
Cette dimension d’un financement public-privé n’avait pas été évoquée avant le vote en conseil municipal, et n’a pas été précisée depuis.
Une indemnisation qui change le sens de la transaction ?
L’avocate des requérants revient également sur l’indemnité qui serait due à la Ville de Voiron au cas où King Jouet ne construisait pas le parking-silo : 330.000 euros. Une disposition qui, remarque-t-elle, « n’est aucunement incluse dans la délibération intéressant la cession du lot A, lequel doit accueillir l’immeuble de bureaux ».
Cela confirme, pour l’avocate, « que la commune entend répondre à l’un de ses besoins en encourageant l’édification d’un parking silo et souhaite prétendre à son indemnisation si celui-ci n’était pas érigé. La commune de Voiron a manifestement suivi un objectif politique que cette dernière s’était déjà fixé au préalable, et a exercé une influence déterminante sur la conception de l’ouvrage, lequel n’est pas destiné à servir les intérêts de l’acquéreur à la cession. »
Une telle considération n’est évidemment pas qu’une vue de l’esprit. Si l’on suit le raisonnement de l’avocate, la Ville aurait dû signer un contrat de commande publique avec King Jouet.
Un beau cas de conflit d’intérêt général
Les requérants rappellent ensuite qu’une commune ne saurait déclasser et vendre un part de son domaine public sans qu’il y ait un motif d’intérêt général pour ce faire.
Or, l’étude d’impact réalisée par la Ville ne permet pas, selon eux, d’identifier clairement où se situerait l’intérêt général de la construction du siège et du parking-silo par King Jouet à cet endroit. À moins de considérer que les intérêts de l’entreprise se confondent avec ceux de la collectivité, et que ce qui est bon pour l’une est bon pour l’autre.
L’avocate prend l’exemple de la façade « végétalisée » prévue pour le parking-silo qui, à ses yeux, ne serait pas « susceptible de diminuer l’impact visuel d’un parking de cinq étages, recouvert d’une structure métallique ». Difficile, dans ces conditions, d’affirmer que cette végétalisation « participerait à la biodiversité du site et à la réduction de l’effet d’îlot de chaleur urbain ».
Par ailleurs, elle note des différences notables entre le dossier de permis de construire remis par l’acquéreur et l’étude d’impact de la commune. Ladite étude d’impact précise ainsi :
« Le projet prévoit une augmentation significative des surfaces végétalisées, bien au-delà des 30% requis par le PLU. La conception du site inclut des toitures végétalisées sur le bâtiment tertiaire, une promenade arborée et des espaces en pleine terre autour des bâtiments. Ces aménagements contribueront à la création d’habitats pour la petite faune urbaine et les insectes pollinisateurs, favorisant ainsi le développement de la biodiversité dans un milieu précédemment peu propice. »
À comparer aux plans produits par les architectes de King Jouet :
« Si les élus avaient eu connaissance de ces pièces, il est certain que le bénéfice de ces constructions, au regard de la nécessaire préservation de la biodiversité du site, aurait été mise en doute », écrit en conclusion l’avocate.
Et pour ce qui est de l’intérêt général d’accueillir les 200 (ou 180, ou moins ? le chiffre n’est pas fixe) salariés de King Jouet en centre-ville – là où la plupart étaient déjà présents à Voiron, aux Blanchisseries – et d’ouvrir une micro-crèche (dont on ignore combien, parmi les 12 places prévues, seront ouvertes aux enfants de non-salariés), les requérants se montrent tout aussi perplexes.
« Études qui n’existent pas » contre PLU : 1-0
Enfin, le projet de King Jouet près de la gare – et particulièrement la construction du parking-silo – « viole le plan local d’urbanisme », peut-on lire dans le recours.
Le commissaire-enquêteur a en effet signalé que la supposée « nécessité » de construire trois parkings-silos supplémentaires en centre-ville, et à ce titre inclus dans l’OAP (orientation d’aménagement et de programmation) du centre-ville, entrait en contradiction avec la précédente étude sur les besoins de Voiron en stationnement.
À la lumière de ces conclusions, le commissaire-enquêteur, dans sa réserve n° 16, estimait qu’il fallait modifier le PADD (plan d’aménagement et de développement durable) en supprimant cette disposition :
Ajoutez à cela l’inexistence des études sur lesquelles l’exécutif municipal se fondait pour asseoir sa volonté de construire plusieurs parkings-silos dans le centre, et vous comprenez les doutes des requérants quant à l’intérêt général d’une telle opération :
« La création de ce parking-silo ne répond en aucune manière à un objectif d’intérêt général si les besoins de stationnement sont d’ores et déjà comblés, que l’exploitation des parkings est déficitaire et pèse sur les deniers publics, et si celle-ci entre en contradiction avec les engagements pris à l’occasion de la révision du plan local d’urbanisme.
Pour l’ensemble des raisons précitées, les requérants sollicitent l’annulation des délibérations ayant participé à la cession de deux portions du domaine public de la commune de Voiron. »
(La photo de tête est tirée du dossier de présentation du projet par King Jouet)
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